Le premier confinement, une « expérience d’obéissance de masse »  

Trois ans après le premier confinement, les sociologues Théo Boulakia et Nicolas Mariot dressent, dans L’Attestation, le bilan d’une période de fortes restrictions de libertés. Si policiers et gendarmes ont contrôlé tout le monde, les quartiers populaires ont été largement surverbalisés, et les femmes ont souffert de la privation d’espace public.

Pierre Jequier-Zalc  • 4 octobre 2023 abonné·es
Le premier confinement, une « expérience d’obéissance de masse »  
"La réponse qui est tombée sous le sens pour notre gouvernement, afin de répondre à cette situation, a été : police, surveillance, interdictions. On aurait pu attendre d’autres mesures de sa part." Théo Boulakia (à gauche) et Nicolas Mariot.
© Maxime Sirvins

Théo Boulakia est normalien, doctorant en sociologie au Centre Maurice-Halbwachs de l’École normale supérieure. L’Attestation. Une expérience d’obéissance de masse, printemps 2020, est son premier ouvrage. Nicolas Mariot est historien et sociologue, directeur de recherche au Centre européen de sociologie et de science politique (CNRS, EHESS et université Paris-I-Panthéon Sorbonne). Il est l’auteur de nombreux autres ouvrages de socio-histoire et de sociologie.

Le premier confinement français commence le 17 mars 2020. Plus de trois ans après, très peu de personnes en parlent. Pourquoi avez-vous jugé important de revenir sur cette période que beaucoup aimeraient oublier ?

Nicolas Mariot : Je ne pense pas que tout le monde voudrait l’oublier. Dans les relations amicales, et mêmes professionnelles, cette période revient souvent, car elle nous a énormément marqués. En revanche, ce qui nous a frappés, c’est l’absence d’enquête, de réflexion médiatique, politique, scientifique sur ce premier confinement. Non pas du point de vue sanitaire, mais du point de vue des libertés publiques. C’est la raison principale de notre enquête sociologique : proposer un bilan d’une politique qui a conduit à ces privations de libertés.

Justement, le discours public a eu tendance à naturaliser le confinement à la française. C’était comme une évidence : il n’y avait pas d’autre solution. Vous démontrez l’inverse en préambule de votre livre.

N. M. : Beaucoup d’autres pays en Europe ont fait différemment. Était-il indispensable de boucler tout le monde ? Nous disons que non, pour différentes raisons, la principale étant que l’enfermement total n’a pas eu d’impact sur l’arrêt de la maladie. Ce n’est pas nous qui le disons, mais de nombreuses études épidémiologiques de premier plan. Malgré tout, n’importe quel homme politique nous rappellerait l’incertitude du moment, notre méconnaissance de la maladie à l’instant t. C’est vrai, mais la question demeure : pourquoi, chez nous, a été fait le choix de l’ordre et de l’enfermement total, alors qu’ailleurs – en Allemagne, en Hollande, au Danemark –, on a fait autrement ?

Théo Boulakia : La France faisait partie d’un tout petit groupe de pays qui avaient mis en place un système de surveillance de masse d’un type assez particulier. Bien sûr, dans des pays comme la Chine, la surveillance de masse était bien plus équipée, beaucoup plus dystopique. Mais la France s’est inscrite parmi les nations où ce qui était surveillé n’était pas le statut sanitaire des gens, mais le motif de leur sortie.

Comment, alors, expliquer ce choix, dans un moment de crise et d’incertitude majeure ?

T. B. : On montre que la sévérité des enfermements est très liée à l’habitude de traiter les problèmes sociaux d’un point de vue policier, sécuritaire, en temps ordinaire. Elle est aussi inversement proportionnelle au respect des droits humains, tel qu’il peut être approché par différents indicateurs.

N. M. : C’est notre conclusion : « L’enfermement est moins le produit de bonnes intentions que de vieilles habitudes. » Au Danemark, il y a 190 policiers pour 100 000 habitants, en France 320.

Il en va régulièrement ainsi pour les restrictions des libertés publiques : on revient rarement en arrière.

Les mesures de restriction étaient coercitives, mais c’était pour sauver des vies, non ?

T. B. : Il y a deux questions : celle des « bonnes intentions », dont on vient de parler, et celle de l’efficacité du dispositif. Il ne fait aucun doute que le paquet de mesures consistant à interdire les rassemblements, inciter au télétravail, fermer un grand nombre d’institutions et de commerces, limiter les déplacements internes et les voyages internationaux, etc. a permis de faire baisser la contamination et donc de sauver des vies. La question qui reste est : était-il utile, en plus de tout cela, d’interdire aux gens de sortir de chez eux, sauf pour les « besoins essentiels » ? Tous les travaux existants convergent pour indiquer que non. Très concrètement, des pays comme le Danemark ou le Japon, qui n’ont

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