Rassemblements pro palestiniens : « La religion n’a rien à voir là-dedans »

Les centaines de personnes qui se sont rassemblées à Paris en soutien aux Palestinien.nes affichaient des motivations politiques et anticoloniales, plutôt que religieuses. Pour les spécialistes, cette position doit être prise en compte pour mieux comprendre l’implantation du conflit dans la société française.

Tristan Dereuddre  • 13 octobre 2023
Partager :
Rassemblements pro palestiniens : « La religion n’a rien à voir là-dedans »
© Tristan Dereuddre

« Nous sommes tous des Palestiniens ! », « Libérez Gaza ! », « Palestine vivra, Palestine vaincra ! » Les slogans allaient bon train lors de la mobilisation en soutien à la Palestine, place de la République, à Paris, jeudi 12 octobre en début de soirée. Drapeaux, pancartes et fumigènes étaient brandis aux pieds de la statue de Marianne, par une foule de plusieurs centaines de manifestants, bravant l’interdiction de toutes les mobilisations pro palestiniennes annoncée par Gérald Darmanin un peu plus tôt dans la journée.

Selon le ministre de l’Intérieur, ces rassemblements seraient « susceptibles de générer des troubles à l’ordre public ». Du côté du maintien de l’ordre, les craintes de l’importation du conflit israélo-palestinien sur le territoire français sont vives. En témoigne l’allocution présidentielle d’hier soir, où Emmanuel Macron n’a cessé d’appeler à l’union du peuple français : « Ni suspicion ni division ne doivent exister au sein de la nation. Gardons à l’esprit que l’antisémitisme a toujours été le prélude à d’autres formes de haine. Un jour envers les juifs, le lendemain envers les chrétiens et les musulmans. »

Sur le même sujet : Israël-Palestine : une horreur qui vient de loin

Dans ce message, le chef de l’État insiste sur le facteur religieux pour expliquer les divisions qui entourent le conflit. Pour Haoues Seniguer, maître de conférences à Sciences Po Lyon, politologue spécialiste de l’islamisme au sein du laboratoire Triangle, cette grille de lecture est insuffisante : « Au sein de la société française, je crois qu’il faut considérer l’importation du conflit comme plurifactorielle. Ce qui est fondamental, c’est l’identité sociale des individus, leur manière de se rapporter au monde. La religion fait partie intégrante de cette identité sociale, mais elle n’est la pas seule : la situation coloniale peut apporter un sentiment insupportable, corrélée à une émotion d’indignation », explique-t-il.

« La communauté émotionnelle existe dans les deux cas »

Une émotion que les manifestants ont tenté d’exprimer pacifiquement, avant d’être délogés par les canons à eau des forces de l’ordre, aux alentours de 20 heures. Pour le chercheur, cette interdiction est difficilement justifiable : « De la même manière que des Israéliens se sentent en compassion avec ce qu’il se passe, il est légitime que les personnes attachées de longue date à la Palestine se sentent en empathie. La communauté émotionnelle existe dans les deux cas ! »

Sur place, les slogans scandés laissent peu de place au doute sur la dimension politique du rassemblement. « On est là pour soutenir le peuple palestinien, ça n’a rien d’antisémite ! La religion n’a rien à voir là-dedans », exprime une jeune manifestante. Un autre, drapeau palestinien sur le dos, motive sa présence par sentiment « anticolonial » : « Je soutiens toute lutte anti coloniale et anti impérialiste. On est pour la paix, mais ça ne veut pas dire que pour l’obtenir, on doit cesser toute lutte contre l’impérialisme et la colonisation. L’expression ‘’qui veut la paix, prépare la guerre’’ présente une dialectique plutôt juste et appropriée dans les événements actuels. C’est l’oppresseur qui choisit les moyens de sa lutte. »

Rassemblement à Paris en soutien à la Palestine, le 12 octobre 2023, place de la République. (Photo : Tristan Dereuddre.)

Ainsi, les manifestants ont largement affiché des motivations politiques plutôt que religieuses. Depuis quelques jours, de nombreux spécialistes du monde arabe remettent d’ailleurs en cause cette lecture « religieuse » du conflit, comme s’il s’agissait d’une guerre identitaire et civilisationnelle.

Toutefois, ces arguments anticoloniaux ont du mal à émerger dans le discours ambiant, tant l’atrocité des actes commis par le Hamas, samedi 7 octobre, balaie toute tentative de contextualisation et de compréhension. Pourtant, selon l’avis de nombreux chercheurs spécialistes du sujet, en s’arrêtant au simple motif religieux, des éléments explicatifs majeurs passent à la trappe. Et le violent rapport colonial d’Israël à la Palestine n’est pas interrogé. Des questionnements que l’Occident, depuis plusieurs années, a décidé d’enfouir sous le tapis. Au risque, désormais, qu’ils surgissent même en son sein.


Un hors-série Politis et Orient XXI

Dans ce hors-série paru en 2018, Politis et Orient XXI retraçaient l’histoire complexe des relations entre Israël et Palestine. Un numéro exceptionnel à retrouver sur notre boutique.

Hors série Politis Orient XXI Israël Palestine
Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Pinar Selek : « La mobilisation des Kurdes a créé d’autres possibles au sein de l’espace turc »
Entretien 22 avril 2026 abonné·es

Pinar Selek : « La mobilisation des Kurdes a créé d’autres possibles au sein de l’espace turc »

La militante féministe et libertaire turque, sociologue à l’université de Nice, raconte sa découverte de la question kurde en Turquie, lutte qui a été pour elle une école d’émancipation individuelle et collective. Et qui lui vaudra incarcération et tortures, avant l’exil en France. Dans son livre Lever la tête, elle témoigne des persécutions subies.
Par Olivier Doubre
Face à l’extrême droite, Terrenoire replace la culture au bon endroit
Reportage 22 avril 2026 abonné·es

Face à l’extrême droite, Terrenoire replace la culture au bon endroit

Le duo de musiciens Terrenoire expérimente une tournée-prototype en prenant le temps de s’enraciner dans les territoires traversés et de rencontrer celles et ceux qui les habitent.
Par Vanina Delmas
À Barcelone, un sommet pour relever le centre-gauche… et sauver Pedro Sánchez
Récit 21 avril 2026 abonné·es

À Barcelone, un sommet pour relever le centre-gauche… et sauver Pedro Sánchez

À Barcelone, la Global Progressive Mobilisation a rassemblé des milliers de responsables politiques pour afficher une relance du centre-gauche international. Une vitrine bienvenue pour Pedro Sánchez, en difficulté sur le plan intérieur.
Par Pablo Castaño
La paysannerie mondiale résiste encore
Reportage 20 avril 2026 abonné·es

La paysannerie mondiale résiste encore

Depuis 1996, le 17 avril marque la journée internationale des luttes paysannes. Face à la libéralisation des échanges et à l’accaparement des terres, le mouvement altermondialiste La Via Campesina coordonne la résistance de 200 millions de paysans à travers le monde.
Par Alix Garcia et Louis Meurice