Au Salon de l’agriculture, Emmanuel Macron paie sa naïveté autant que son mépris

Chahuté lors de sa visite inaugurale du samedi 24 février, le chef de l’État espérait que les mesures annoncées seraient suffisantes pour apaiser la colère des agriculteurs. Pari raté pour un Emmanuel Macron bien naïf, qui récolte le mépris qu’il sème.

Tristan Dereuddre  • 27 février 2024
Partager :
Au Salon de l’agriculture, Emmanuel Macron paie sa naïveté autant que son mépris
Emmanuel Macron lors d'une discussion avec des agriculteurs français au Salon international de l'agriculture, à Paris, en février 24 février 2024.
© Ludovic Marin / POOL / AFP.

De la visite du Président au salon de l’agriculture 2024, on ne retiendra que les scènes de chaos. Samedi matin, dans le hall principal, des centaines d’agriculteurs en colère font face à un large cordon de CRS. Sifflets, huées, interpellations houleuses : la présence d’Emmanuel Macron, situé à quelques dizaines de mètres de là, fait fulminer les membres des syndicats de la coordination rurale et de la FNSEA.

Sous l’œil des nombreuses caméras venues couvrir l’événement, la tension est palpable. Soudain, c’est l’escalade : « Allez, on y va ! Poussez ! », s’exclame l’un des agriculteurs. Ces derniers tentent de passer en force, quelques coups s’échangent, mais le plexiglas des boucliers repousse l’assaut. Les insultes fusent, les esprits s’embrasent. Ces heurts vont se répéter à plusieurs reprises, et le calme ne reviendra qu’après le départ d’Emmanuel Macron des travées du hall principal.

Comment expliquer cet accueil féroce ? Depuis un mois, l’objectif du gouvernement était pourtant clair : calmer la fronde des agriculteurs avant la visite du chef de l’État au Salon de l’agriculture. Entre les 62 engagements mis en avant par Gabriel Attal la semaine dernière et la promesse de 400 millions d’aides (toutes filières agricoles confondues), l’exécutif n’a pas fait les choses à moitié pour tenter d’apaiser la contestation.

Sur le même sujet : Crise agricole : le « deux poids deux mesures » assumé du gouvernement

Certains ministres se sont même livrés à des pratiques inattendues : Gérald Darmanin, d’ordinaire intransigeant avec les manifestations, a métamorphosé sa vision du maintien de l’ordre avec un deux poids deux mesures déconcertant. « On ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS », glissait le ministre de l’intérieur au micro de TF1 le mois dernier. Un doigt d’honneur aux manifestants du mouvement contre la réforme des retraites, qui, sans avoir aspergé les préfectures de purin, ont, eux, subi une répression particulièrement violente.

Pour s’acheter de la tranquillité, le gouvernement n’a pas hésité à également plier en matière de biodiversité. Après tout, pourquoi se priver d’une « pause » sur les pesticides quand elle est si gentiment demandée par les copains de la FNSEA ? Un aveu de faiblesse particulièrement gênant pour le « quinquennat écologique » promis par Emmanuel Macron. Avec la distribution de tous ces cadeaux, le gouvernement espérait sans doute recevoir une contrepartie : celle de la paix sociale et d’un accueil chaleureux le jour de la visite du chef de l’État au salon de l’agriculture.

Dans sa tombe, Molière doit sûrement se dire que si la farce était agricole, l’exécutif en serait le dindon.

Pari raté. En se mettant à genoux devant les revendications de la FNSEA, la macronie espérait recevoir une main tendue. À la place, elle a reçu un sacré uppercut. Dans sa tombe, Molière doit sûrement se dire que si la farce était agricole, l’exécutif en serait le dindon. Emmanuel Macron s’est trompé sur l’accueil qui lui serait réservé en grande partie à cause de sa naïveté. De surcroît, le chef de l’État est retombé dans un art qu’il maîtrise à merveille : le mépris permanent dont il fait preuve depuis le début de son mandat.

Les « abonnements VOD », point d’orgue d’un mépris de classe assumé

Le matin même, le quotidien La Marseillaise publiait sa une fracassante : « Les smicards préfèrent s’acheter des abonnements VOD plutôt qu’une alimentation saine ». Une citation attribuée au président de la République, contestée par l’Élysée, mais maintenue par le Modef, le syndicat agricole qui a rapporté ces propos. Au-delà de la formule, c’est bien la thèse défendue qui est méprisante par essence. Cette idée selon laquelle les plus pauvres seraient en incapacité de gérer leur argent, et que cette mauvaise gestion supposée serait la cause principale de leur pauvreté.

Sur le même sujet : Qui croire ?

En stigmatisant le choix des plus pauvres, Emmanuel Macron fait à la fois preuve d’un mépris de classe assumé, mais aussi d’un déni de réalité. Dans son ouvrage Où va l’argent des pauvres ? (Éditions Payot, 2020), le sociologue Denis Colombi démontre qu’au contraire, la pauvreté impose de savoir parfaitement gérer son argent. Les plus démunis ne peuvent malheureusement pas accorder de place aux dépenses incongrues.

Le chef de l’État s’est défendu samedi en déclarant que « la part du budget des Français allouée à l’alimentation a baissé depuis 30 ans ». Selon les chiffres de l’Insee, la part alimentaire de la consommation finale des ménages s’élevait à 19,7 % en 1985, contre 19,5 % en 2020. Une très légère baisse et une justification lourde de cynisme, puisqu’elle sous-entend que cette baisse relèverait du choix. Mais la plupart des Français n’ont pas de pouvoir de décision sur l’inflation constante qui touche de nombreux secteurs essentiels de la société. La part du budget allouée au logement a, par exemple, augmenté de 8 % entre 1985 et 2020, toujours selon l’Insee.

Des enfants sous le drapeau avec une jolie casquette plutôt qu’une alimentation saine dans leur assiette.

Plutôt que de faire la chasse aux abonnements VOD (qui s’élèvent autour de 10 euros par mois, budget loin d’être suffisant pour obtenir une alimentation saine), Emmanuel Macron devrait plutôt songer au chèque alimentaire qu’il avait promis lors de sa campagne en 2022. Un projet enterré par Bruno Le Maire, qui affirmait sur le plateau de Quotidien ne pas vouloir « faire de chèque en bois ». Une déclaration encore une fois cynique, quand on sait que la généralisation du SNU, plébiscitée par l’exécutif, coûterait environ 2 milliards d’euros à l’État. Une doctrine qui peut se résumer en une phrase : des enfants sous le drapeau avec une jolie casquette plutôt qu’une alimentation saine dans leur assiette.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Publié dans
Parti pris

L’actualité vous fait parfois enrager ? Nous aussi. Ce parti pris de la rédaction délaisse la neutralité journalistique pour le vitriol. Et parfois pour l’éloge et l’espoir. C’est juste plus rare.

Temps de lecture : 5 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

La fin de vie n’est pas une affaire privée
Parti pris 11 mai 2026

La fin de vie n’est pas une affaire privée

Alors que le projet de loi sur la fin de vie revient au Sénat, la gauche se retrouve face à ses propres contradictions. Peut-elle défendre l’aide à mourir au nom de la seule liberté individuelle alors qu’elle combat partout ailleurs cette fiction libérale du choix autonome ?
Par Pierre Jacquemain
« Faites mieux », qu’il disait !
Jean-Luc Mélenchon 4 mai 2026

« Faites mieux », qu’il disait !

La nouvelle candidature de Jean-Luc Mélenchon pour 2027 agit comme un électrochoc à gauche : entre promesse de renouvellement trahie, fracture stratégique persistante et incapacité à construire une méthode démocratique commune, c’est toute une génération politique qui se retrouve sommée de « faire mieux », sans qu’on lui en donne les moyens.
Par Pierre Jacquemain
Comment l’extrême droite veut discipliner l’audiovisuel public avant de le privatiser
Parti-pris 27 avril 2026

Comment l’extrême droite veut discipliner l’audiovisuel public avant de le privatiser

Derrière les discours de rigueur et de neutralité, le rapport porté par Charles Alloncle esquisse bien davantage qu’une réforme technique : une remise en cause profonde du pluralisme médiatique.
Par Pierre Jacquemain
Un an après l’assassinat d’Aboubakar Cissé : être musulman·e, c’est toujours risquer d’en mourir
Parti pris 24 avril 2026

Un an après l’assassinat d’Aboubakar Cissé : être musulman·e, c’est toujours risquer d’en mourir

Depuis le 25 avril 2025, rien n’a changé. Ce qui illustre un processus de banalisation des violences visant les musulman·es. Le silence et le déni persistent.
Par Kamélia Ouaïssa