Agriculture : feu sur les normes environnementales

Le choc de simplification martelé par le Premier ministre en réponse à la colère paysanne n’est qu’une nouvelle étape dans le démantèlement du droit de l’environnement mis en œuvre depuis l’élection d’Emmanuel Macron.

Vanina Delmas  • 21 mai 2024 abonné·es
Agriculture : feu sur les normes environnementales
Un manifestants brandissent lors de la visite du ministre français de l'Agriculture au domaine viticole du Château Lalande-Labatut à Salleboeuf, le 5 juin 2023.
© THIBAUD MORITZ / AFP

"Ce que je veux, c’est déverrouiller, libérer, simplifier et laisser nos agriculteurs respirer », déclarait Gabriel Attal en janvier dernier, lors de son opération séduction d’une partie du monde agricole en colère. Tous les préjugés ont été égrenés au fil des mois : normes environnementales trop contraignantes et obstacles à la compétitivité, besoin imminent d’un « choc de simplification » providentiel : mais à quel prix ? Les défenseurs de l’environnement et de l’agriculture paysanne dénoncent un détricotage progressif des réglementations protégeant l’environnement et la santé des citoyens ainsi que celui du droit de l’environnement. 

« Ce narratif autour de la simplification existe depuis une quinzaine d’années au niveau européen et français. Il est porté par des lobbys qui œuvrent pour que toute norme soit perçue comme une contrainte, une lourdeur administrative, qui entraverait la liberté d’entreprendre, qui empêcherait d’innover. Cela aboutit à un paradoxe : le droit de l’environnement est devenu énorme et très complexe, mais la plupart des augmentations législatives de ces dernières années proviennent des multiples systèmes dérogatoires créés sous prétexte de simplification administrative ! », explique Morgane Piederrière, responsable du plaidoyer de France Nature environnement (FNE), qui regrette qu’aucun bilan de ces réformes ne soit jamais effectué avant de lancer de nouveaux projets de loi.

Derrière ce fourre-tout sémantique de la « simplification », c’est la démocratie environnementale qui est mise à mal. Celle-ci est garantie par la Convention d’Aarhus, ­ratifiée par la France en 1998, dont les trois piliers sont l’accès à l’information en matière environnementale, la participation du public aux décisions qui impactent l’environnement et l’accès à la justice en matière d’environnement.

La plupart des augmentations législatives de ces dernières années proviennent des multiples systèmes dérogatoires créés sous prétexte de simplification administrative ! 

M. Piederrière Régression totale

La France a connu une série d’améliorations en ce domaine : la loi Barnier (1995) a permis d’affirmer le principe de participation du public à l’élaboration des grands projets d’intérêt national, puis la loi de démocratie de proximité (2002) a institué la Commission nationale du débat public (CNDP) en tant qu’autorité administrative indépendante ; la Charte de l’environnement a consacré le principe de participation du public comme un droit individuel opposable et à valeur constitutionnelle ; et les ordonnances de 2016 ont encore renforcé le pouvoir de la CNDP, notamment avec la création d’un droit d’initiative citoyenne et en intégrant dans son champ de compétence les plans et programmes de niveau national soumis à évaluation environnementale.

Selon Sébastien Mabile, spécialiste en droit de l’environnement au cabinet Seattle avocats, cette obsession pour la simplification s’est intensifiée depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, engendrant une régression sur tous ces aspects. « C’est une tendance de fond du président de la République de vouloir réduire la participation du public, et de considérer que les citoyens qui participent aux enquêtes publiques et les associations de protection de l’environnement qui saisissent la justice sont des empêcheurs de tourner en rond et qu’il faut limiter le plus possible leur champ d’action », affirme-t-il.

L’alibi idéal

La loi Asap – pour accélération et simplification de l’action publique – de 2021 a drastiquement limité la participation du public et le champ de l’enquête publique pour certains projets industriels, notamment en remplaçant l’enquête publique en présence des habitants et d’un commissaire enquêteur par une simple consultation par voie électronique. En 2023, la loi relative à l’accélération de la production d’énergies renouvelables ainsi que celle sur la relance du nucléaire ont continué cette dynamique de réduction des modalités de concertation du public, permettant ainsi d’accélérer le déploiement des nouveaux EPR. L’alibi de la transition écologique est constamment brandi par l’exécutif.

« Tout ce régime dérogatoire a commencé sur les énergies renouvelables, avec l’éolien, puis il a été élargi au nucléaire avec le prétexte que c’est une énergie décarbonée, puis à tous les projets d’ENR – notamment photovoltaïques – et aujourd’hui à toutes les installations agricoles industrielles, donc bien loin de l’objectif d’accélérer la transition énergétique. Quand on a un régime dérogatoire, il y a toujours le risque que la dérogation s’étende à d’autres domaines, et qu’elle devienne le droit commun », alerte Sébastien Mabile.

Autres exemples : le récent projet de loi Simplification promet d’assouplir les obligations actuelles en matière de compensation environnementale pour les grands projets industriels, et la loi industrie verte a réduit les délais administratifs d’implantation ou d’agrandissement de sites industriels de 17 à 9 mois. Cette liste est non exhaustive, d’autant plus que Gabriel Attal a annoncé une Loi industrie verte 2 afin d’accélérer encore les ouvertures d’usines sur le territoire et de soutenir le mantra de Roland ­Lescure, titulaire du portefeuille de l’Industrie et de l’Énergie : « Décarboner, accélérer, sécuriser ».

La simplification est le cache-sexe de la dérégulation. Or, plus on affaiblit la démocratie environnementale, plus on radicalise les oppositions sur le terrain.

S. Mabile

« Par petites touches, nous arrivons à un droit de l’environnement avec des délais toujours plus courts, ce qui complique les choses pour organiser les potentielles contestations, et des niveaux de juridictions supprimés, ce qui limite le droit de recours. Globalement, cela rend plus difficile la tâche des citoyens qui essayent juste de faire appliquer le droit alors que c’est légitime d’agir ainsi dans une démocratie saine. L’alternative, c’est la désobéissance civile et cela déplaît aussi au gouvernement », décrypte Morgane Piederrière.

« La simplification est le cache-sexe de la dérégulation. Or, plus on affaiblit la démocratie environnementale, plus on radicalise les oppositions sur le terrain. Le risque est d’avoir des luttes locales de plus en plus radicales contre des projets parce que les gens ne sont pas consultés, écoutés, pris en compte », ajoute Sébastien Mabile.

Protéger l’environnement ou les

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