« La politique européenne conduit les exilés à la mort »

À Calais, les militants qui aident les exilés ne renoncent pas. Marianne Bonnet raconte.

• 16 octobre 2024
Partager :
« La politique européenne conduit les exilés à la mort »
Des réfugiés à Calais, en décembre 2023.
© Maxime Sirvins


Alors que la répression des exilés s’intensifie à Calais et que l’on a franchi cette année un nouveau record du nombre de morts dans la Manche, les élus de gauche se mobilisent pour exiger, cette semaine, la création d’une commission d’enquête parlementaire. Sur le terrain, les militants ne renoncent pas. Marianne Bonnet (1) raconte.


1

Marianne Bonnet a 26 ans. Elle est originaire de Nantes. Elle a cofondé la maison accueillante La Margelle et Toiles, le réseau des maisons accueillantes. Diplômée en logistique humanitaire et en migration internationale, elle est engagée dans l’accueil digne et inconditionnel depuis plusieurs années sur le territoire.

Calais, samedi 12 octobre, 22 h 40. Nous recevons un message d’Utopia 56 sur le téléphone de la maison accueillante La Margelle. Il nous est demandé d’accueillir une famille de cinq personnes qui vient de sortir du centre de rétention administrative (CRA) à la suite d’une opération de sauvetage en mer. La température avoisine les 10 °C. Le 115 répond négativement aux nombreuses demandes de prise en charge des familles à la rue ce soir-là. Nous allons chercher ces personnes. Elles attendent sur le parking en face des portes d’entrée du CRA.

Sur le même sujet : Traversées de la Manche : Utopia 56 en première ligne

En bord de route, près du centre, nous croisons une cinquantaine de personnes avec des couvertures de survie sur le dos. Nous comprenons, en rencontrant la famille, qu’elles étaient ensemble sur le bateau et qu’elles ont été secourues en mer. Mais certains manquent à l’appel : ils ont perdu la vie. Les rescapés, emmenés directement au CRA à la mi-journée, ont été retenus jusqu’à 21 heures pour être interrogés par la police, sans avoir accès à de la nourriture ni à des vêtements secs.

La famille, emmitouflée dans des couvertures de survie, est épuisée et frigorifiée.

La famille, emmitouflée dans des couvertures de survie, est épuisée et frigorifiée. Les enfants portent des vêtements humides et un sac-poubelle par-dessus, découpé pour laisser passer la tête et les bras. Au moment de monter dans la voiture, une des femmes est en grande difficulté et évoque des problèmes de santé impliquant de voir un médecin. Tous en consulteront un le lendemain. Le reste du groupe mettra six heures à rejoindre Calais. Il arrivera vers 4 heures du matin, sans qu’aucune forme d’assistance ne soit proposée, en termes d’hébergement, de prise en charge médicale ou de soutien psychologique. Cette situation post-naufrage n’est pas une exception.

Sur le même sujet : À Calais, « crise de l’humanité » et associations à bout de souffle

Pour la famille accueillie à La Margelle, le récent traumatisme vécu et verbalisé par les enfants comme par les adultes nous laisse sans voix. Ils évoquent l’Allemagne et leur vie là-bas, les titres de séjour qui se renouvellent tous les trois mois pour les uns (arrivés depuis plus d’un an) et tous les six mois pour les autres (arrivés depuis sept ans), avec, entre chaque renouvellement, l’absence de statut et la perte de travail.

Car il est impossible de renouveler un contrat de travail sans titre, et il nécessaire d’avoir un travail pour obtenir un titre. Une précarité constante et épuisante qui n’offre aucune perspective de stabilité et d’intégration dans un pays « qui n’a besoin de nous que pour le travail ». Les enfants, qui sont nés en Allemagne et parlent couramment la langue, sont toujours sans titre de séjour permanent, après sept ans de vie dans ce pays.

On n’a pas le choix, on ne peut pas rester ici, on ne peut pas repartir là-bas.

La France serait-elle une option pour ces personnes ? Malheureusement, le règlement Dublin l’empêche : si elles déposent une demande d’asile en France, elles seront transférées en Allemagne. Alors l’Angleterre devient un horizon à atteindre, car si l’Allemagne ne veut pas d’eux, et la France non plus, ces réfugiés retenteront l’Angleterre, non pas parce qu’ils sont fous, mais parce qu’ils sont épuisés par ce système qui les tourmente et ne leur offre aucune chance. « On n’a pas le choix, on ne peut pas rester ici, on ne peut pas repartir là-bas », entend-on souvent. Ce témoignage est loin d’être isolé et met en lumière les conséquences des politiques européennes, notamment celles liées au règlement Dublin.

Sur le même sujet : À Calais, « la mort se voit un peu partout »

Pendant que ces institutions européennes fabriquent collectivement un fonctionnement administratif nébuleux, destructeur et meurtrier, leurs victimes gardent espoir, déterminées par la volonté de construire un avenir loin des situations d’insécurité. À la recherche d’une stabilité et d’un avenir pour leurs enfants et leurs proches restés au pays.

Publié dans
Carte blanche

La carte blanche est un espace de libre expression donné par Politis à des personnes peu connues du grand public mais qui œuvrent au quotidien à une transformation positive de la société. Ces textes ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction.

Temps de lecture : 4 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

« L’esclavage, c’est pas fini »
Carte blanche 28 novembre 2025

« L’esclavage, c’est pas fini »

Arrivé en France adolescent, et sans papiers depuis 2022 en raison du silence de la préfecture, Ulrich, 24 ans, raconte la façon dont les personnes non régularisées sont exploitées dans la restauration.
« Nous avons peur qu’une décision arbitraire arrête brutalement la vie d’Abdenour »
Carte blanche 27 novembre 2025

« Nous avons peur qu’une décision arbitraire arrête brutalement la vie d’Abdenour »

Abdenour est un homme trisomique devenu tétraplégique. Son beau-frère, qui a passé ses journées avec lui depuis 10 ans, dénonce la maltraitance médicale qu’il a subie et le bras de fer de sa famille avec l’hôpital. Un combat qui se poursuit devant les tribunaux.
Mercosur : « L’histoire de ma famille et de la ferme a déjà été bouleversée par ces accords de libre-échange »
Carte blanche 27 novembre 2025

Mercosur : « L’histoire de ma famille et de la ferme a déjà été bouleversée par ces accords de libre-échange »

Le traité de libre-échange entre l’Union européenne et les pays du Mercosur entre dans une nouvelle phase de discussions au Conseil européen. Philippe Babaudou, éleveur et coporte-parole de la Confédération paysanne en Haute-Vienne, raconte les effets de ces accords de libre-échange sur la ferme familiale.
« Du public de la Philharmonie, j’ai reçu des coups de pied et de poing, des crachats, des insultes »
Carte blanche 18 novembre 2025

« Du public de la Philharmonie, j’ai reçu des coups de pied et de poing, des crachats, des insultes »

Après le concert de l’Orchestre philharmonique d’Israël à Paris, le 6 novembre, et la pluie de coups dont il a été la cible, Rayan*, militant pro-palestinien, s’exprime pour la première fois. Il revient sur le lynchage dont il a été victime et la répression qui s’en est suivi.