La politique, ce truc de vieux mâles blancs

La journaliste Nesrine Slaoui pointe l’éternel retour des mêmes figures dominantes citées pour devenir premier ministre. Un conservatisme de classe et de genre qui a des répercussions sur le rapport des jeunes au politique.

Nesrine Slaoui  • 10 décembre 2024
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La politique, ce truc de vieux mâles blancs
Michel Barnier, lors d'une interview télévisée, le 3 décembre 2024.
© JULIEN DE ROSA / AFP

François Bayrou, 73 ans, président du Modem ; Xavier Bertrand, 59 ans, président de la région des Hauts-de-France ; Bernard Cazeneuve, 61 ans, ancien chef de gouvernement sous Hollande et à qui l’on doit la loi qui autorise les policiers à tirer en cas de refus d’obtempérer… Voici un échantillon de la liste des premier-ministrables, beaucoup (trop) de droite, après la chute du feu gouvernement de Michel Barnier, lui-même âgé de 73 ans.

On en viendrait presque à oublier que ce sont les partis de gauche qui sont arrivés en tête lors des élections législatives, après la dissolution inattendue du mois de juin. On en oublierait aussi que cette même union des gauches a été portée par les plus jeunes électeurs et électrices pour réclamer un renouvellement politique nécessaire, urgent, qui s’adosserait à la lutte antiraciste et féministe pour une plus grande justice sociale et environnementale.

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Selon Ipsos, près de la moitié des jeunes de 18 à 24 ans, 48 % exactement, ont voté pour le Nouveau Front populaire. Alors que les plus âgés ont voté pour le camp présidentiel, à 32 %, ou pour le RN, à 29 %. Le parti d’extrême droite est même en tête chez les retraités.

L’ancien monde résiste, accroché à ses privilèges, à sa domination et aux postes de pouvoir parce qu’il s’agit, plus que jamais, de maintenir l’écart générationnel calqué sur celui des inégalités sociales qu’elles soient de classe, de genre ou raciales. En France, les 10 % les plus fortunés possèdent près de la moitié du patrimoine du pays. L’Observatoire des inégalités précise également que c’est entre 60 et 69 ans que le patrimoine médian est le plus élevé et atteint les 214 300 euros. Entre 30 et 39 ans, le patrimoine net médian est, seulement, de 49 400 euros.

Nous faisons face à un vide politique pour nous représenter, défendre nos intérêts et notre avenir.

Pour ceux et celles d’entre nous qui ne sont pas des héritier·es, il est désormais quasiment impossible de s’acheter un appartement dans une grande ville comme Paris, voire un petit studio, avec son seul salaire. Même avec un bac+5, même avec un CDI, surtout quand on est une femme qui vit seule, quand on a un nom à consonance étrangère aussi. Je crois que la possession de biens ne nous intéresse plus vraiment non plus, nous les millenials, car on sait l’effondrement qui nous attend et on voit le capitalisme se radicaliser par crainte de sa chute.

Nous faisons face à l’opulence des plus anciens et des plus riches, bien décidés à ne pas partager le gâteau quitte à ce que les 5 millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté meurent de faim. Nous faisons face à un vide politique pour nous représenter, défendre nos intérêts et notre avenir alors que nous sommes les premiers concernés par tous les enjeux économiques, sociaux mais aussi diplomatiques.

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Et si la politique reste ce truc de vieux mâles blancs privilégiés, même à gauche, je crains que l’abstention des nôtres ne cesse d’augmenter ou de renforcer le Rassemblement national, qui justement mise sur une figure jeune, alors que nous serons peut-être rappelés aux urnes prochainement, dans le cadre d’une possible nouvelle dissolution – si la situation politique reste bloquée sans majorité – à l’été 2025. Les jeunes sont déjà ceux qui votent le moins et, selon la formule consacrée, l’abstention est le réel gagnant à chaque élection.

Les procédures, le langage, les décisions des politiciens se veulent de plus en plus alambiqués, compliqués à comprendre et à analyser, mélangeant contre-vérités et technocratie car il s’agit, pour eux, de montrer à quel point la politique c’est sérieux, c’est une affaire d’hommes en costume qui maîtrisent les chiffres, les déficits, les acronymes des institutions. Ce n’est pas une affaire de jeunes qui vulgarisent et mobilisent sur TikTok.

Le ‘en même temps’ – on l’a bien vu – est un boulevard au fascisme.

Et, pourtant, la politique, ce n’est qu’une question de vies sauvées ou de morts causées, plus ou moins lentement. La politique, c’est nous, c’est l’impact réel sur nos vies, c’est la précarisation de nos contrats de travail, la hausse de nos charges pendant que celles des entreprises et des plus riches diminuent, c’est l’hôpital et l’éducation qui s’écroulent, le panier moyen des courses qui s’envole… C’est pour ou contre l’égalité des conditions, pour ou contre la préservation de l’environnement, pour ou contre la dignité humaine et donc celles des travailleurs. C’est oui ou c’est non, le en même temps – on l’a bien vu – est un boulevard au fascisme.

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