Chaque fois que nos cœurs veulent réunir deux terres

L’écrivaine Tassadit Imache exprime avec force et émotion le déchirement d’une identité partagée entre deux pays.

Tassadit Imache  • 19 février 2025
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Chaque fois que nos cœurs veulent réunir deux terres
© Daoud Abismail

Dans ce texte poignant, l’écrivaine Tassadit Imache exprime avec force et émotion le déchirement d’une identité partagée entre deux terres, deux peuples. Portée par un héritage complexe, elle interroge la place des descendants d’immigrés dans la société française d’aujourd’hui et les tensions persistantes autour de l’histoire coloniale, qui continuent de nourrir des divisions. Un appel à l’unité, à la compréhension, et au respect des mémoires collectives.


Nos cœurs aspirent à réunir les deux terres, les deux peuples dont nous sommes issus, liés par le sang ou le sol, mais certains convoquent l’histoire passée en agitant les drapeaux et crachent des invectives. Nous sommes nombreux à respirer dans ce « nous », des héritiers vivants. Quitte à être des affranchis nous sommes bien français mais, dans cet entre-deux sismique des continents en partage, nous peinons parfois à sauvegarder notre équilibre. Lassés – un brin déprimés – de vivre sans cesse sous le joug d’une actualité reconfigurée, enflée, pour servir des diatribes grossières.

Au moment de traverser pour rejoindre les paysages et les visages chers, ou pour se rendre sur la tombe d’un parent, nous nous retrouvons comme pris en otages, maintenus à distance, empêchés – menacés de ne plus jamais atteindre le rivage familier ? – et contraints de différer encore la découverte du pays par nos enfants. En ce moment, ceux qui font leur commerce politique de la rancune et de la rancœur s’accordent viscéralement à nos dépens. Ils creusent sous nos pas leur ligne de front – rêvant que nous nous entredéchirions et rejouions la sécession –, qui les consolerait ? Les indemniserait de la peine et de la perte ? Ou, pire, ça les fait affreusement jouir ?

Comment résoudre des blessures de l’histoire collective sans cesse envenimées par des irresponsables et des cyniques ?

Plus de soixante ans après la fin d’une guerre violente et douloureuse qui opposa nos ascendants – le A de l’Algérie libérée d’un système politique inique, son peuple, d’une condition contraire à nos idéaux, à nos valeurs, à la philosophie des droits humains revendiquée comme patrimoine français, cette lettre-là, première, racle encore la gorge de certains. Le sang noir et la bile qui macéraient dans leur bouche imprègnent leurs paroles, tandis qu’ils s’ingénient à retirer de la photo de famille, aux ciseaux – colériques et pitoyables –, les têtes de ceux dont ils refusent de voir et d’accepter qu’ils sont bien des leurs, les nôtres.

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Alors nous voici, dépités ou mélancoliques, comme assignés à résidence, contraints à la désaffiliation et à l’abandon. Comment résoudre des blessures de l’histoire collective sans cesse envenimées par des irresponsables et des cyniques ? Ceux-là feignent de l’ignorer : nous sommes beaucoup de Français à avoir une généalogie tissée de ces fils hypersensibles, descendants d’indigènes, de colons ou d’opportunistes, berbères, arabes, juifs, pieds noirs, et de ces appelés français rentrés malades d’une guerre qui aura tatoué leur âme à vie et hante leurs familles.

Avons-nous le droit de rêver que nos enfants découvrent l’autre famille – là-bas –, un peuple chaleureux, si décrié et parfois injurié ?

Devrais-je, à mon âge avancé (née pendant la guerre dite d’Algérie en banlieue parisienne, d’un père algérien et d’une mère française), me résigner à perdre le pays de mon père ? Mon Algérie, je l’ai cherchée et reconnue dans les familles immigrées maghrébines. Je vois mon père, un père encore indigène à ma naissance, dans tout étranger qui reçoit en pleine figure des mots d’hostilité de mes compatriotes, méprisants, infamants pour mon pays la France. C’est ainsi que la Française que je suis, fille d’un immigré, se souviendra de lui.

Avons-nous le droit de rêver que nos enfants découvrent l’autre famille – là-bas –, un peuple chaleureux, si décrié et parfois injurié ? À mon dernier voyage, ces visages dans la rue qui s’éclairent, l’on veut absolument vous rendre un service. Sommes-nous perdus ? À Bejaïa : « Tenez ! Prenez cette poignée de mûres sauvages, goûtez-les ! » Vous l’ai-je dit ?, ma parenté de fille d’immigré ne s’affiche pas sur mon visage. C’est à la Française qu’ils parlent et tendent la main. Sachez-le, les Algériens s’émeuvent de ce que nous puissions aimer leur pays. N’est-ce pas déjà nous pardonner ? Le comprenez-vous ?

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Nous sommes de ces citoyens français fiers d’avoir dans les veines le sang de ceux qui ont lutté avec courage pour arracher leur liberté et regagner leur dignité, précisément comme nous sommes fiers de nos compatriotes qui ont combattu le nazisme et le régime antisémite, raciste, de Vichy. Notre héritage, c’est celui-là. Pourquoi nous en déposséder ? De la convergence de ces idéaux et de ces engagements découle notre filiation.

Ces dernières années, c’est vers des intellectuels algériens, écrivains ou journalistes déçus par leur pays, critiques sur son évolution et désireux de régler avec lui leurs comptes – et c’est leur droit –, que des responsables politiques et des journalistes français se tournent pour leur demander de leur expliquer la France et ses habitants, prédire son avenir et le devenir de ses enfants ? Un paradoxe à méditer.

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