Gaza, la Côte d’Azur et Gilles Bouleau

Le 20 heures de TF1 a consacré un sujet entier à la proposition de Donald Trump de transformer Gaza en Côte d’Azur. La chaîne aurait dû rappeler dès l’introduction qu’il est ici question de nettoyage ethnique.

Pauline Bock  • 10 février 2025
Partager :
Gaza, la Côte d’Azur et Gilles Bouleau
© DR

« Est-ce une folie, ou une idée révolutionnaire qui pourrait changer le cours de l’histoire ? », s’interroge Gilles Bouleau au « 20 heures » de TF1, ce 6 février. Une idée révolutionnaire, carrément : le présentateur de TF1 parle-t-il d’une solution scientifique au changement climatique ? D’une loi pour taxer les ultra-riches à la hauteur de leurs profits ? D’une vraie solution à deux États pour Israël et la Palestine ? Rien de tout ça, malheureusement. Bouleau poursuit : « Donald Trump veut donc que les États-Unis s’emparent de la bande de Gaza, dévastée par quinze mois de guerre. Il souhaite transformer ce territoire surpeuplé en riviera paisible et prospère, mais, auparavant, il faudrait déplacer toute la population civile vers d’autres pays. »

TF1 consacre, très sérieusement, un sujet entier à cette proposition. « Transformer Gaza en Côte d’Azur, projet fou ou réaliste ? », se demande, très sérieusement toujours, le bandeau du « 20 heures » – au lieu, par exemple, de : « Le plan de Donald Trump respecte-t-il le droit international ? » Une question pourtant posée dans le sujet, mais pas avant d’avoir montré des civils gazaouis qui « s’indignent », nous dit TF1. « On n’acceptera pas de partir », dit l’un d’eux. « Même si, à Gaza, c’est invivable ? », demande un journaliste. « On sera patients. »

Sur le même sujet : Gaza : la paix de Trump ne peut pas être durable

Il faut imaginer un instant avoir tout perdu, vu des proches mourir dans des bombardements qui ont détruit votre quartier, votre maison, avoir dû fuir pour bien souvent ne faire que survivre sous une tente, sans nourriture et soins adéquats, et s’entendre demander si ça ne serait pas mieux, finalement, qu’on vous évacue vers l’Égypte ou la Jordanie pour construire une « riviera » pour touristes sur les décombres de votre ancienne vie, sur une terre dévastée et jonchée de cadavres.

Serait-ce une « folie », voire « une idée révolutionnaire », que de réclamer des excuses à Gilles Bouleau et à sa chaîne ?

Le calme dont fait preuve ce Gazaoui impressionne, face à ce « plan » que TF1 ne qualifie jamais de colonisation. À peine quelques secondes seront-elles consacrées à un chercheur qui rappelle qu’il s’agit d’une « atteinte au droit du peuple palestinien à disposer de lui-même », avant que la voix ne parle de « crime contre l’humanité selon la Cour pénale internationale » et de mise en garde de l’ONU pour « nettoyage ethnique ».

Sur le même sujet : « On assiste au nettoyage ethnique de notre peuple »

Transformer Gaza en Côte d’Azur pour touristes n’est ni « une folie » ni « une idée révolutionnaire qui pourrait changer le cours de l’histoire » : c’est une proposition répugnante de colonialisme, indigne et criminelle. Et c’est un choix de mots proprement scandaleux de la part de TF1, qui aurait dû rappeler dès l’introduction qu’il s’agit de nettoyage ethnique.

Franceinfo, qui avait choisi d’inviter un spécialiste de l’immobilier dans son émission « L’Heure américaine » du 5 février pour débattre de la faisabilité du projet (« Gaza, futur paradis touristique ? »), a eu la décence – tardive et insuffisante, mais tout de même – de supprimer l’extrait de son site. La direction de Franceinfo réfléchit à des sanctions, comme ASI le révélait le 7 février. Rien de semblable, pour l’heure, à TF1. Serait-ce une « folie », voire « une idée révolutionnaire », que de réclamer des excuses à Gilles Bouleau et à sa chaîne ?

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous

Publié dans
Sur le gril

Chaque semaine, retrouvez la chronique médias en partenariat
avec

Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

France 24 fait (aussi) les frais de la censure de Canal+ et Bolloré
Sur le gril 8 juin 2026

France 24 fait (aussi) les frais de la censure de Canal+ et Bolloré

À la sortie d’une interview dans le cadre de la promotion du film La Bataille de Gaulle, une équipe de la chaîne a été séquestrée, menacée et a dû signer un engagement de non-diffusion d’une partie se référant à la tribune du monde du cinéma contre Vincent Bolloré. Bonne ambiance, à un an de l’élection présidentielle…  
Par Pauline Bock
Le changement climatique n’est pas la faute des journalistes météo
Réchauffement climatique 1 juin 2026

Le changement climatique n’est pas la faute des journalistes météo

Les cartes météo de France entièrement rouges lors de l’alerte canicule de mai sont inacceptables pour une frange de la population, persuadée que le changement climatique n’existe pas. Il est sidérant que des journalistes et des médias soient critiqués et menacés pour avoir souligné l’exceptionnalité d’une telle situation climatique.
Par Pauline Bock
Crise à « Ouest-France » : le journalisme pourrait être une solution
Sur le gril 25 mai 2026

Crise à « Ouest-France » : le journalisme pourrait être une solution

Le pilier de la presse régionale va mal, et sa direction engage un énième plan d’économie. Suggestion proposée par le syndicat SNJ: arrêter de « trouver des excuses » et sortir des informations.
Par Loris Guémart
Caroline Fourest, Matthieu Pigasse et l’esprit « Charlie »
Sur le gril 18 mai 2026

Caroline Fourest, Matthieu Pigasse et l’esprit « Charlie »

La directrice de la rédaction de la feuille de chou néo-réac Franc-Tireur n’a pas apprécié une blague d’humour noir sur Radio Nova, critiquant le fait que les médias du groupe Combat de Matthieu Pigasse soit mis « au service d’une ligne politique ». Comme son journal avec le Printemps républicain ?
Par Pauline Bock