« On nous a esclavagisés et mon corps s’en souvient »

Cheick a travaillé comme intérimaire chez Sepur, de 2019 à 2021. En octobre 2021, avec 58 autres travailleurs sans papiers, il se met en grève pour dénoncer son « exploitation » et obtenir sa régularisation. Un mouvement couronné de succès.

• 23 janvier 2026
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« On nous a esclavagisés et mon corps s’en souvient »
© Georges Seguin / Wikipédia / CC BY-SA 3.0

J’ai été un des leaders de la lutte. En octobre 2021, cela faisait presque deux ans que je travaillais comme intérimaire pour Sepur, sur le site de Pantin. J’étais ripeur, c’est-à-dire que je ramassais les ordures à l’arrière du camion benne. J’étais sans papiers. Deux ans d’exploitation, comme de nombreux camarades partout en Île-de-France, victimes de ce même système d’exploitation.

Chez Sepur, ce « système » consistait à nous embaucher comme intérimaires sans que nous soyons en contact avec les entreprises d’intérim. On nous disait de venir le matin, très tôt, dans les dépôts. Là, le chef d’équipe, en CDI chez Sepur, décidait ou non de nous embaucher. Les conditions étaient à prendre ou à laisser, nous n’avions pas le choix. On ne connaissait pas l’entreprise d’intérim dont on voyait le nom sur nos fiches de paie. Moi, je n’ai jamais rencontré une seule personne qui travaillait pour celle-ci !

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Pendant deux ans, j’ai donc été embauché sur le site de Pantin pour ramasser les ordures, notamment autour de Quatre-Chemins, une zone particulièrement compliquée car très touchée par le trafic de drogue, avec beaucoup de violences. Sepur a profité de mon gabarit [Cheick mesure 2,02 mètres, N.D.L.R.] et de mon statut précaire pour me placer en première ligne. Plusieurs fois, j’ai été agressé par des « toxicos » sans jamais bénéficier de mesures de protection particulières.

De toute manière, des protections, nous n’en avions aucune. Quand j’ai commencé à travailler, on ne m’a pas fourni tous les équipements nécessaires. J’ai dû aller à Decathlon pour m’acheter des bottes en plastique. À Pantin, nous n’avions pas de vestiaire pour nous changer. On nous mettait à disposition une sorte de box de garage, sans toilettes ni eau.

Cette entreprise a profité de l’argent public pour nous surexploiter.

Ensuite, pendant la crise sanitaire, on a continué à travailler. Là encore, je faisais partie de la fameuse « première ligne ». Sepur ne nous a fourni ni gel hydroalcoolique ni masques. Si on tombait malade, on devait le cacher pour conserver notre mission. Ils m’ont attribué le sale boulot. L’entreprise connaissait mon statut. Le chef d’équipe me demandait clairement de changer mon « alias » pour passer outre les délais de carence obligatoires dans l’intérim entre deux missions. Et les gens qui avaient des papiers n’étaient pas traités de la même manière.

« C’était vraiment la mafia »

Cette entreprise a profité de l’argent public pour nous surexploiter. Cette situation lui permettait d’être compétitive pour les villes qui lui confiaient la gestion du ramassage des ordures. Parce qu’en plus ils m’ont volé de l’argent. Plusieurs fois je n’ai été payé que deux heures alors que j’avais travaillé trois heures. Je travaillais la nuit sans que mes heures soient payées comme telles. Pareil pour mes heures supplémentaires.

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Et sans une éventuelle prime pendant la crise sanitaire. Sepur, c’était vraiment la mafia. Plusieurs d’entre nous ont traversé la Méditerranée pour venir ici, certains ont même été emprisonnés en Libye. En France, on a profité de cette vulnérabilité pour nous mettre dans un système qui nous a esclavagisés, il n’y a pas d’autre mot. Cela fait quatre ans que j’ai quitté Sepur et, pourtant, je garde encore de nombreuses séquelles. Mon corps s’en souvient.

On voulait être reconnus comme des travailleurs “normaux”.

Le 25 octobre 2021, c’est pour dénoncer tout cela qu’on a mené une grève coordonnée dans toute l’Île-de-France grâce à la CGT. On voulait être reconnus comme des travailleurs « normaux ». À Bobigny, le maire nous a permis de nous installer librement sur la place de la mairie. C’est à ce moment seulement que j’ai compris qu’en France certaines personnes nous considéraient comme des êtres humains à part entière. Un mois et demi plus tard, le 9 décembre, on a réussi à avoir un premier rendez-vous à la préfecture pour obtenir notre régularisation.

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Aujourd’hui, grâce à ce mouvement, on a tous [les 59 travailleurs sans papiers intérimaires chez Sepur, N.D.L.R.] obtenu notre titre de séjour. Personnellement, j’ai fait le choix de quitter immédiatement ce boulot. J’en ai trouvé un autre, en CDI. Je n’ai même pas de mots pour qualifier la différence entre les deux. Ça n’a juste rien à voir, c’est diamétralement opposé. Désormais, j’espère que Sepur va être reconnu coupable des faits qui lui sont reprochés [complicité d’emploi d’étrangers non autorisés à travailler, N.D.L.R.] et que notre préjudice sera reconnu à la hauteur de ce qu’il a été vraiment : une surexploitation sans merci.

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