LGV Bordeaux-Toulouse : main basse sur les terres agricoles

Pour déployer sa nouvelle ligne, SNCF Réseau doit acquérir du terrain au titre de la compensation écologique. En pleine crise du secteur, de nombreux viticulteurs sont tentés de vendre, car les prix proposés sont élevés. Au point d’écarter certains agriculteurs désireux de créer une activité.

Romane Gentil  • 30 avril 2026 libéré
LGV Bordeaux-Toulouse : main basse sur les terres agricoles
© Pat Batard / Hans Lucas via AFP

Arthur*, maraîcher bio en Gironde, l’a en travers de la gorge. Sur sa commune du vignoble des Graves, quelques hectares de vigne ont été récemment mis en vente. « J’aurais aimé les acheter pour étendre mon activité. Comme personne n’en veut à cause de la crise, je m’attendais à un tarif de 6 000 euros, voire 8 000 euros l’hectare », raconte-t-il. C’était sans compter le projet de ligne à grande vitesse (LGV) : « Comme SNCF Réseau a besoin de terres pour sa compensation écologique, l’agriculteur a pu vendre trois fois plus cher. À ce prix-là, ce n’était plus possible pour moi », regrette-t-il.

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Les prénoms suivis d’une astérisque ont été modifiés.

Comprenant les axes Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Dax, le projet de ligne nouvelle du Sud-Ouest (LNSO) s’étend sur 4 800 hectares. Comme pour tout grand projet d’aménagement, le code de l’environnement impose que les atteintes à la biodiversité qui n’ont pas pu être suffisamment évitées ou réduites fassent l’objet de mesures de compensation.

Pour les agriculteurs, c’est inespéré de vendre à ce prix, vu les conditions !

F. Ligou

Par exemple, « si l’infrastructure détruit trois habitats d’une espèce d’oiseau protégée, il faut recréer trois habitats équivalents sur une même surface », illustre Pierre Seliquer, directeur du Conservatoire d’espaces naturels (CEN) Nouvelle-Aquitaine. Pour cela, SNCF Réseau cherche à acquérir plus de 3 500 hectares sur une bande de dix kilomètres de part et d’autre de la future ligne. Aubaine pour le gestionnaire : le milieu viticole est en crise et les exploitations à vendre sont nombreuses.

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« Depuis les années 1960, la consommation française de vin a été divisée par trois, rendant l’activité de moins en moins rentable », détaille Éric Giraud-Héraud, directeur adjoint à la recherche de l’Institut des sciences, de la vigne et du vin (ISVV). Dans le Bordelais, des dizaines de milliers d’hectares de vigne ont été arrachés ces dernières années, dont près d’un tiers en Gironde, où passe le projet de LGV. Résultat, les parcelles qui valaient encore plus de 30 000 euros l’hectare en 2019 peinent aujourd’hui à trouver preneur.

Des tarifs inespérés

Dans ce contexte, vendre à SNCF Réseau est une porte de sortie pour les viticulteurs. Ils se tournent alors vers la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer), missionnée pour acheter au nom du gestionnaire, et obtiennent des tarifs au-dessus de leurs attentes : entre 15 000 et 20 000 euros d’après Michel Lachat, directeur départemental de la Safer. « Pour les agriculteurs, c’est inespéré de vendre à ce prix, vu les conditions ! », s’exclame Françoise Ligou, récemment retraitée de la chambre d’agriculture de Gironde.

Il y a dix ans, tout le monde trouvait scandaleux de sacrifier des vignobles pour la LGV. Aujourd’hui, le vent a tourné.

J-B. Duquesne

Jean-Baptiste Duquesne, propriétaire vigneron du Château Cazebonne, a observé le phénomène : « Il y a dix ans, tout le monde trouvait scandaleux de sacrifier des vignobles pour la LGV. Aujourd’hui, le vent a tourné, parce que les vignerons ont le couteau sous la gorge. » Le message a circulé : « Tout le monde a compris que vendre à SNCF Réseau, ça paie », regrette Arthur, qui se sent « condamné ». « Je cherche des terres abordables pour du maraîchage et autour de moi je vois des vignes à l’abandon qui attendent d’être vendues pour la compensation. »

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De son côté, la Safer rejette toute responsabilité dans le cours des prix des terres viticoles : « Dire que SNCF Réseau a fait monter les prix est une aberration. Historiquement, ceux-ci n’ont jamais été aussi bas. On ne veut pas non plus profiter des agriculteurs en crise pour acheter encore moins cher », défend Michel Lachat. Les surfaces viticoles girondines représentent plus du quart des 800 hectares déjà acquis par le gestionnaire pour la compensation.

Diversification empêchée

Pour le secteur, c’est la double peine. « On perd des terres sur le tracé de la LGV, et à nouveau avec la compensation », constate Thierry Mazet, président de la chambre d’agriculture de la Gironde. Voyant ses terres se réduire hectare après hectare, le vignoble de Graves, l’une des plus anciennes appellations du Bordelais, a fait connaître son mécontentement. Fin mars 2026, la chambre d’agriculture a proposé une étude à SNCF Réseau pour étendre de dix à vingt kilomètres autour de la voie ferrée le périmètre éligible à la compensation. Une requête appuyée par la Safer : « Il y a un grand besoin de foncier, on ne veut pas taper dans le cœur du terroir », affirme Michel Lachat.

L’an dernier, nous avons dû renoncer à installer une bergère sur une parcelle, parce que SNCF Réseau était sur le coup.

A. Messéan

Au-delà de la perte définitive des vignes, le secteur souligne le potentiel d’une partie de ces parcelles pour d’autres cultures. « On dit souvent que les terres viticoles sont peu fertiles, mais certaines vignes ont été plantées il y a trente ans seulement. On peut y faire autre chose », pointe Antoine Messéan, administrateur de Terre de Liens Nouvelle-Aquitaine. Pour cette association qui œuvre à la préservation des terres agricoles, les achats du gestionnaire représentent un frein important. « L’an dernier, nous avons dû renoncer à installer une bergère sur une parcelle, parce que SNCF Réseau était sur le coup », regrette Antoine Messéan.

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Dans le Code rural, il existe bien un principe distinct de « compensation collective agricole », destiné à pallier les effets de la perte des terres sur l’économie du territoire. Cela se traduit souvent par le versement d’argent pour financer, par exemple, la remise en état de terres, l’achat de matériel collectif ou des infrastructures, détaille Marius Combe, avocat au cabinet Hélios et docteur en droit de l’environnement. Mais cette rétribution financière ne permet pas d’endiguer la perte de surfaces agricoles. Entre 2010 et 2020, celles-ci ont diminué de 4 % en Gironde contre 0,8 % à l’échelle nationale, d’après la Direction régionale de l’agriculture, de l’alimentation et de la forêt (Draaf) et Agreste.

Bilan réservé

Sur une partie de ces parcelles, SNCF Réseau souhaite installer des animaux en pâturage. À ce titre, les terres viticoles sont des bonnes candidates. « Comme elles sont exposées plein sud, on peut y semer des graines locales pour en faire une prairie, à condition qu’elles n’aient pas trop été traitées, avance Pierre Seliquer. Néanmoins, on est conscients du drame humain, on ne veut pas pousser à l’arrachage », nuance le directeur du Conservatoire d’espaces naturels. Pour la LNSO, le conservatoire est chargé d’estimer le potentiel des parcelles proposées par la Safer en termes de compensation, ainsi que les mesures environnementales qui devront y être appliquées.

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Les prairies pâturées nécessitant très peu d’intervention humaine, elles favorisent le retour de la biodiversité. « Le maintien d’une activité agricole sur un site de compensation est une solution fréquemment utilisée pour allier acceptabilité sociale et gestion durable des milieux », avance Marius Combe. Mais ce scénario a ses limites : la région étant très spécialisée en viticulture, les potentiels intéressés sont peu nombreux.

Les projets gros consommateurs de foncier doivent trouver des surfaces qui sont difficiles à identifier et à sécuriser.

M. Combe

« C’est une vraie question : est-ce qu’on trouvera assez d’éleveurs ? », admet Michel Lachat. Une interrogation d’actualité, alors que l’abattoir de Bazas, au sud du département, a fermé à l’automne 2025. « Pour installer des agriculteurs, donner des terres ne suffit pas. Il faut une approche territoriale globale avec l’implication des collectivités, pas une politique du cas par cas », défend Antoine Messéan.

Pour Marius Combe, la question de la disponibilité du foncier met en lumière un problème qui concerne tous les grands projets d’aménagement : « Depuis la loi biodiversité de 2016, les exigences des services administratifs de l’État et des juridictions ont significativement augmenté en matière de compensation. Les projets gros consommateurs de foncier doivent trouver des surfaces qui sont difficiles à identifier et à sécuriser. »

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En septembre 2025, l’Autorité environnementale a émis un avis sur les investigations préalables aux travaux de la ligne nouvelle du Sud-Ouest, dans lequel elle pointe le fait que de nombreuses mesures ne sont « ni localisées ni sécurisées foncièrement, et ne comportent aucun indicateur de résultat ». Des réserves qui s’additionnent à celles, plus générales, des scientifiques quant aux dispositifs de compensation. « On manque de retours rigoureux sur les mesures, et le peu de matière que l’on a laisse entrevoir des failles », pointe Brian Padilla, écologue de la cellule « biodiversité et processus d’artificialisation » du Muséum national d’histoire naturelle.

En mars 2026, la thèse de Soumaya Belghali sur les mesures compensatoires de la LGV Nîmes-Montpellier (mise en service en 2017) conclut qu’elles n’ont pas permis d’éviter la diminution des effectifs des espèces impactées. Derrière la promesse d’une biodiversité recréée grâce aux hectares agricoles, le bilan réel de ces compensations demeure largement incertain.

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