C9M : contre la marche néonazie, la tentative d’un front antifasciste unitaire

Syndicats, partis politiques, associations, collectifs de quartiers et de sans-papiers ont souhaité s’unir pour organiser une manifestation populaire contre le défilé néofasciste annuel du 9 mai. Malgré sa possible interdiction par le tribunal administratif, cette promesse veut bousculer le récit médiatique sur l’antifascisme.

Hugo Boursier  • 7 mai 2026 libéré
C9M : contre la marche néonazie, la tentative d’un front antifasciste unitaire
Manifestation antifasciste à Lille, le 18 septembre 2025.
© Sameer AL-DOUMY / AFP

Un front unitaire et antifasciste à l’existence suspendue. L’avenir de l’initiative inédite portée par une large coalition, allant de collectifs de sans-papiers et de quartiers, à des syndicats comme Solidaires, la Confédération nationale du travail (CNT) et la CGT Paris, ou du NPA-A et de La France insoumise, pour répondre à la marche néonazie du « Comité du 9 mai » (C9M), est décidé en ce moment même sous les dorures de l’hôtel d’Aumont où siège le tribunal administratif de Paris depuis sept décennies.

Comme chaque année, le C9M organise son défilé en mémoire du militant pétainiste Sébastien Deyzieu, mort accidentellement en marge d’une manifestation, le 9 mai 1994. Cette marche, où se rejoignent des groupuscules ouvertement néonazis mais aussi des cadres médiatiques de l’extrême droite, y compris du Rassemblement national (RN), a été interdite par le préfet de police de Paris par un arrêté pris mardi 5 mai. Tout comme les deux actions antifascistes – un rassemblement sur la place du Panthéon sous la forme d’un village, vendredi 8 mai, et une manifestation le lendemain – s’opposant à cette parade nostalgique des régimes fascistes.

Si des recours ont été déposés pour contester ces arrêtés d’interdiction, renvoyant au tribunal la responsabilité de maintenir ou non la marche du C9M, les initiatives portées par les antifascistes témoignent d’une tentative de renouvellement stratégique. Le tout dans un contexte alourdi par la criminalisation de la mouvance, une semaine après la dissolution confirmée par le Conseil d’État de la Jeune Garde antifasciste.

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Mouvement de masse

Retour en mai 2024. La traditionnelle marche néofasciste du C9M s’inscrit dans un calendrier particulier : cela fait trente ans tout pile que Sébastien Deyzieu, membre de l’Oeuvre française, est mort. Une poignée de semaines seulement sépare aussi cette manifestation des élections européennes. « Les néonazis passaient un nouveau pallier, on se devait d’agir », se rappelle Nicolas, du NPA-L’Anticapitaliste.

Face au danger que représente une telle démonstration, de nombreuses organisations créent un « village antifasciste » devant le Panthéon. Le succès est là, près d’un millier de personnes se joignent à l’événement. Des ateliers, des débats, des prises de parole se tiennent. « La forme du village était de redonner confiance dans l’organisation d’activités antifascistes unitaires. C’était primordial dans un moment où les résistances sont réprimées un peu partout ».

Après une édition 2025 où certains collectifs ont voulu organiser une manifestation en plus du village, malgré l’arrêté d’interdiction de la préfecture confirmée au tribunal administratif, le cru 2026 porte cette nouveauté cruciale : cette fois-ci, toutes les structures du village soutiennent la marche antifasciste. « Le village n’empêchait pas la présence des néonazis. Pour plusieurs membres de ce large collectif unitaire, ce n’était donc pas suffisant », explique Benoît, de l’Union syndicale solidaires Paris, qui fait partie des dépositaires de la déclaration en préfecture, avec des collectifs de sans-papiers dont la Coordination 75, la Marche des solidarités, le NPA et le collectif antifasciste du 20e arrondissement de la capitale.

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Le mot d’ordre est clair : « ne pas laisser la rue aux néonazis ». Avec cette intuition, « la majorité de la population n’est pas acquise aux idées d’extrême droite », estime Mathieu, de la Marche des solidarités. « On pense que le levier de mobilisation contre elle est beaucoup plus fort. Et notamment dans l’espace public, où les symboles de l’extrême droite continuent de terroriser. Il faut se souvenir des législatives de 2024 et de l’engouement général qui s’est produit contre l’arrivée au pouvoir du RN. »

Le porte-parole veut croire en un engouement similaire, cette fois-ci dans la rue et pas seulement dans les urnes, afin de redéfinir en mouvement de masse des expressions jusqu’alors éparses et réservées aux militants. « Si on est 10 000 contre 1 000, ce n’est pas une bagarre mais la victoire d’une immense majorité », veut-il croire. « Il faut convaincre les gens qu’on n’a pas perdu contre les fachos », espère une participante.

Exclure l’extrême droite

Un souhait qui pourrait ressembler à un voeu pieux, tant l’image de l’antifascisme dans le débat public a été façonnée autour des combats de rue entre groupes antagonistes. « En France, on a une tradition de l’antifascisme spécialisé, groupusculaire, qui se concentre sur l’affrontement. C’est cette image qui est véhiculée par la plupart des médias », constate Oshka, militante au groupe du 20e arrondissement.

« On a voulu s’inspirer de nos camarades anglais qui ont une vision plus large de l’antifascisme, avec une pluralité de modes d’action et de mobilisation », explique celle qui ne refuse pas, pour autant, la stratégie « d’autodéfense » comme a pu la défendre la Jeune Garde. « Il faut juste que le réflexe antifasciste renaisse. »

La manifestation, sans confrontation directe, permet d’accueillir plus de monde.

Benoît, de Solidaires

Les organisations du village ont fait émerger l’idée d’une large manifestation dès l’automne, en embrassant les initiatives similaires portées par la Marche des solidarités et des groupes antifascistes dont celui du 20e. Comme toute démarche unitaire, des débats sur la stratégie globale ont eu lieu, notamment sur le degré de radicalité.

« Des groupes voulaient mener des actions de perturbation du C9M, mais comme on est nombreux, il faut travailler de manière consensuelle. La manifestation, sans confrontation directe, permet d’accueillir plus de monde », détaille Benoît, de Solidaires. Même si certaines organisations ont préféré un soutien explicite mais distancé plutôt qu’une participation active. C’est le cas de la CGT Paris. Contactée, elle n’a pas répondu à nos sollicitations.

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Ce rapport de force par le nombre, Louise, des Féministes révolutionnaires, le lie à celui opéré lors de la journée du 8 mars, lorsque le collectif fémonationaliste Némésis et l’organisation sioniste Nous Vivrons ont été exclus du cortège principal de la manifestation par les féministes. Oshka la rejoint : « Le cadre féministe et antifasciste du 8 mars a réussi à faire pression sur les grosses organisations pour écarter l’extrême droite. C’était une victoire, il faut s’en inspirer. »

Pour cela, les cadre unitaire et antifasciste, qui réunit les dizaines de structures, a multiplié les réunions publiques. Deux assemblées générales se sont tenus en avril, réunissant 200 personnes selon une participante. « Des opérations de tractage ont été organisées presque tous les jours et des collectifs de quartiers ont pu émerger », décrit Oshka.

Bataille médiatique

Cette dynamique de terrain, qui demeure très localisée, s’inscrit dans un contexte où l’antifascisme est criminalisé. « Les ministres de l’Intérieur successifs veulent mettre un signe égal entre les néonazis et les antifascistes. C’est scandaleux », dénonce le député insoumis Thomas Portes, qui sera présent au village.

« Cette inversion des normes et des valeurs s’appuie sur la présence diffuse de la grammaire politique de l’extrême droite au-delà de ses frontières et légitime l’offensive réactionnaire actuelle », selon Stefanie Prezioso, historienne et professeure à l’Institut d’études politiques de l’université de Lausanne. « Le tournant autoritaire global n’a plus de tabou concernant une idéologie aux accents post-fascistes. Celle-ci est banalisée à tous les niveaux, tandis que l’antifascisme est présenté comme l’ennemi premier », détaille l’autrice.

En Italie, les diverses formes de résistance face aux politiques régressives du gouvernement Meloni sont rendues toujours plus difficiles — pensons au décret-loi sur la sécurité. Des répressions qui prennent une résonance particulièrement inquiétante dans une Italie où le néofascisme reste bien présent et semble relever la tête dans l’espace public, au-delà des défilés en hommage à Benito Mussolini ou à l’étudiant nationaliste Sergio Ramelli, tué en 1975.

Les autorités voudraient que le tribunal administratif appréhende l’antifascisme comme une mouvance par nature dangereuse.

L. Crusoé, avocat

À Paris, le préfet va même jusqu’à s’étonner, dans son arrêté, que l’antifascisme « réaffirme sa volonté de perdurer en dépit du rejet par le Conseil d’État du recours formé par la Jeune Garde ». Une interprétation politique de la police qui a « ahuri » Lionel Crusoé, l’avocat ayant porté le recours au tribunal administratif. « Sous prétexte que le Conseil d’État valide la dissolution de la Jeune Garde, le préfet voudrait que la mouvance antifasciste disparaisse », pointe-t-il auprès de Politis. « Ce n’est pas à lui d’interdire l’expression de ce courant. »

Pour l’avocat, qui s’était aussi occupé du recours pour les actions organisées l’an dernier, « les autorités voudraient que le tribunal administratif appréhende l’antifascisme comme une mouvance par nature dangereuse ». Ce récit a d’autant plus été activé après la mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque, le 14 février, à Lyon. « L’extrême droite cherche toujours un martyr », rappelle Stefanie Prezioso, pour qui cette « tentative de victimisation n’a pas pleinement réussi à perdurer dans le débat public ».

Pour Oshka, « même si l’antifascisme a été fortement attaqué, il y a quand même eu un électrochoc général lorsque les députés se sont levés pour accorder une minute de silence à un néofasciste ». Trois mois plus tard, ce sont les militants du C9M qui ont promis de rendre hommage à Quentin Deranque, si leur manifestation était autorisée.

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