À gauche, une nouvelle génération pour de nouvelles idées
Ils et elles écrivent les programmes ou phosphorent sur les concepts de demain. Souvent dans l’ombre ou parfois déjà élu·es, ces militant·es sont les têtes pensantes de leur formation.
dans l’hebdo N° 1921 Acheter ce numéro

© Union européenne (C. Ridel) / DR (Aïssa Ghalmi, Guillaume Roubaud-Quashie, Imane El Hamzaoui).
Imane El Hamzaoui (LFI) : « Montrer qu’une alternative est possible »
Le programme, c’est toute leur vie. Et elle en est l’un des cerveaux. La trentaine, ingénieure en intelligence artificielle, Imane El Hamzaoui est une cheville ouvrière de La France insoumise (LFI). La « nouvelle France » ? Elle a travaillé sur le concept avant qu’il n’explose dans le débat public. Mais elle regrette la façon dont cette idée s’est imposée.
« Malheureusement, la “nouvelle France” a été taxée de racialisme. On a essayé de prendre un seul élément de cette idée, la présence de populations racisées, pour en faire l’alpha et l’omega du concept, dans le but de le disqualifier. » Mais elle se souvient aussi de ce 7 juin, premier meeting de Jean-Luc Mélenchon à Saint-Denis, où toute la place Victor-Hugo a scandé ces deux mots devant la basilique des rois de France. « Une partie de la population se reconnaît dans ce concept, considère-t-elle. C’est une très grande victoire. »
C’est après l’échec de Jean-Luc Mélenchon aux portes du second tour en 2022 qu’Imane El Hamzaoui entre dans le mouvement. Même si elle dit avoir été politisée très tôt. « Ça m’était insupportable de voir les gens mourir dans la rue, dans la Méditerranée, de voir ce que les siècles de capitalisme ont fait à la planète. Et que tout cela se passe dans l’indifférence généralisée. »
Au sein du mouvement mélenchoniste, elle prend en charge le groupe thématique sur l’antiracisme et travaille depuis juin 2025 au sein de la coordination des espaces. Avec le député Louis Boyard, elle s’occupe des questions de jeunesse et de l’antifascisme. Et en ce moment, elle planche sur la réactualisation du programme. Les idées, toujours. Son obsession : « Montrer qu’une alternative est possible. »
Certaines forces de gauche restent enfermées dans des lubies passéistes où il n’était jamais question d’antiracisme.
Aujourd’hui, elle voit le débat d’idées à gauche comme un « triste spectacle » : « Nous avons un candidat qui mène une croisade contre un fast-food, un autre qui fait une étude de marché sur les citoyens comme un publiciste, d’autres qui publient un projet renonçant aux deux tiers du programme du Nouveau Front populaire. » Sur les questions antiracistes, même constat. « Certaines forces de gauche restent enfermées dans des lubies passéistes où il n’était jamais question d’antiracisme, où ces questions étaient reléguées au second plan. » Elle le promet : durant cette campagne, les insoumis porteront de nouvelles idées et de nouveaux concepts. Lesquels ? « C’est trop tôt », évacue-t-elle. Affaire à suivre.
Aïssa Ghalmi (Les Écologistes) : « Nous avons conditionné le débat public autour de nos sujets »
Il préfère l’ombre à la lumière, le terrain des idées aux rings des plateaux télé. Aïssa Ghalmi, 35 ans, secrétaire national des Écologistes, est en charge du projet du parti. Cet enfant d’Ivry-sur-Seine, fils d’immigrés algériens passé par l’École des mines avant de partir quatre ans aux États-Unis pour travailler dans le groupe LVMH, est aujourd’hui le bras droit de Marine Tondelier. Voyant les mots comme un « terrain de lutte », il lance en 2023 un comité de pilotage : une cellule réunissant élus, chercheurs et associatifs, censée réarmer le logiciel écolo.
« Peut-être qu’il y a des formations politiques qui communiquent mieux sur la manière dont elles bossent. Mais je peux vous assurer qu’on travaille d’arrache-pied. Sur les vingt dernières années, nous n’avons pas été les derniers à annoncer les catastrophes, et nous avons conditionné le débat public autour de nos sujets », lâche celui qui est aussi conseiller diplomatique auprès du maire de Paris, Emmanuel Grégoire. En ce moment, ses journées semblent longues. Il dit bosser 18 heures sur 24, anime un réseau associatif et syndical, échange avec les élus de son parti et besogne avec des pools de hauts fonctionnaires.
Les Verts n’en finissent pas non plus de publier des carnets de doctrine et des livrets thématiques. La plateforme programmatique, sur laquelle planche Ghalmi depuis septembre, devrait être votée lors du conseil fédéral du 11 juillet. Depuis décembre, ce projet est d’ailleurs ouvert aux contributions. Il affirme en avoir reçu plus de 6 000. « Un succès populaire », se réjouit celui qui bûche sur les questions de justice sociale, de souveraineté et d’intelligence artificielle. Résultat : 65 chapitres, près de 550 propositions chiffrées et une ligne directrice, la prospérité écologique.
Je suis prêt à comparer n’importe quel travail que nous menons avec n’importe quel parti de gauche.
Cette œuvre, il en est fier. « Je suis prêt à comparer n’importe quel travail que nous menons avec n’importe quel parti de gauche. Et je pense que la comparaison, on pourra tout à fait la tenir », lance cet admirateur de José Bové, cet homme qui pouvait affronter le « lobby du tabac au Parlement européen et, en même temps, aller démonter un McDo ou voir Yasser Arafat en Cisjordanie ». En attendant, il salue le boulot programmatique des insoumis et de la socialiste Chloé Ridel. Mais il est moins tendre avec Raphaël Glucksmann : « Il y a une nette séparation entre ce qu’il propose dans le débat public, une sorte de préfiguration de l’union des centres, et les projets des socialistes, des écologistes et des insoumis. » Ça pique.
Chloé Ridel (PS) : « La liberté, c’est une question matérielle. C’est une aspiration populaire »
Pas besoin de notes. Le projet de son parti, elle le connaît sur le bout des doigts. Après tout, cela fait plus d’un an que Chloé Ridel, 34 ans, planche sur le sujet. C’était sa mission. « J’ai pris les responsabilités qu’on a bien voulu me donner », dit humblement l’eurodéputée socialiste, qui a récemment été élue conseillère municipale de Nîmes. Un tour de France en passant par Carcassonne, Argenteuil ou Douai, plus de 200 auditions avec des scientifiques, des syndicalistes et des associatifs, des centaines de contributions citoyennes…
Le travail était fastidieux. Résultat : 144 pages et plus de 600 mesures. Sacré programme. « On reprochait au PS de ne pas travailler. Venir avec 5 mesures, ça ne suffit pas », griffe cette ancienne élève de l’ENA, promotion George Orwell, qui cite Jean Jaurès, Robert Badinter ou Carlo Rosselli, un antifasciste italien du XXe siècle.
Dans les couloirs de la vieille maison socialiste, Ridel a coordonné un comité de pilotage réunissant des représentants de tous les textes d’orientation d’un parti plus divisé que jamais. « On n’est pas d’accord parfois. Mais on a eu de longues discussions, raconte la fondatrice de l’Institut Rousseau. On n’est pas sur les réseaux sociaux. On a le temps de déconstruire les choses, de démêler ce qui pose problème. » Exploit : le bureau national du parti a récemment voté son projet à l’unanimité. Elle le jure : « Ce n’est pas l’unanimité sur une synthèse molle. » Un projet radical ? « Tout ce qui compte, c’est l’efficacité. »
On a fait un projet capable de rassembler largement.
Hausse du Smic à 1 690 euros, retour de la taxe Zucman, un impôt sur les grandes successions, 19 élèves maximum par classe, une convention citoyenne sur la légalisation du cannabis, la retraite à 62 ans, la reconnaissance des crimes en lien avec la colonisation française, un « nouveau contrat social » pour les transports… Son credo : une gauche « radicale de gouvernement ». Sa ligne : la liberté. L’eurodéputée s’attendait à ce que les militants haussent les sourcils.
« La liberté, c’est une question matérielle, répond-elle. C’est une aspiration populaire. » Elle est surtout convaincue que c’est en reprenant ce mot à la droite et à l’extrême droite que la gauche gagnera la bataille culturelle et politique. À la fin du mois de juin, le projet a été voté par les militants avec près de 83 % des voix. Tout roule. Désormais, elle regarde les propositions programmatiques des écolos ou de Raphaël Glucksmann et note les convergences. Elle lance : « On a fait un projet capable de rassembler largement. » Des rêves d’union…
Guillaume Roubaud-Quashie (PCF) : « Le peuple doit prendre au maximum les choses en main »
Historien de formation, communiste de cœur. Guillaume Roubaud-Quashie, 39 ans, maître de conférences, a trouvé sa maison très tôt. C’est à 14 ans qu’il prend sa carte au Parti communiste français (PCF), « scandalisé » par l’idée que le profit soit devenu la boussole de la société et obsédé par les inégalités. « Je ne voyais pas ce qui pouvait justifier que l’un devienne SDF et l’autre multimilliardaire. » Alors, en seconde, il plonge dans le « bain populaire » du parti. « Cette fibre sociale, on ne la retrouve dans aucune autre formation politique », dit l’enfant de Lisieux et des tours Nuages de Nanterre.
Au téléphone, Roubaud-Quashie cite Maurice Thorez et raconte les échelons qu’il a gravis au sein des Jeunes Communistes, son travail à La Revue du projet, l’ancêtre de Cause commune, alors relancée par Patrice Bessac, pas encore maire de Montreuil. En 2016, il entre à la direction, place du Colonel-Fabien, et il n’en partira plus. Aujourd’hui, il est chargé de la formation au sein du comité exécutif national.
Les questions de classes sociales l’ont toujours obnubilé. Et il voit le PCF comme le seul parti qui regarde le monde par cette fenêtre. Mais il est bien conscient que cette lecture de la société est effacée du débat politique, « y compris à gauche ». Toutefois, il n’est pas si défaitiste quand il regarde le travail idéologique du reste de la gauche. Même si le président de la Fondation Gabriel-Péri considère que le concept de « nouvelle France » porté par les insoumis « ressemble plus à du Jacques Séguéla qu’à du Pierre Bourdieu ».
Roubaud-Quashie reste attaché au triptyque de Fabien Roussel et des communistes : paix, travail, République. Et il est prêt à défendre ses idées partout. Y compris devant des électeurs qui pourraient être tentés par l’extrême droite. Y compris sur les plateaux de CNews. « Quand l’extrême droite fait des campagnes scandaleuses en mobilisant Jaurès ou Georges Marchais, elle vient braconner chez nous. Et nous, on n’aurait pas le droit d’aller mener la bataille idéologique ?, feint-il de demander. Dire que chaque personne qui a voté pour l’extrême droite est condamnée à le faire définitivement, ça veut dire qu’on a perdu. »
Dire que chaque personne qui a voté pour l’extrême droite est condamnée à le faire définitivement, ça veut dire qu’on a perdu.
Surtout, il appelle la gauche à ne pas se couper du pays. Selon lui, c’est au sein du peuple que naissent les plus grandes idées. Après tout, les congés payés n’étaient pas prévus dans le programme du Front populaire. « N’est-ce pas la grande question politique posée à la gauche ? Dans le peuple, il y a plein d’idées, de revendications, de conscience. Il faut qu’il prenne au maximum les choses en main. » Révolution à venir.
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