«Dernière Séance» : le cinéma dans le sang

Dans Dernière Séance , de Laurent Achard, des femmes sont assassinées par un projectionniste. Un hommage au film de genre.

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Première image : le regard d’un homme, captivé, fasciné, avec sur le visage le reflet d’une lumière blanche en mouvement. Sylvain, interprété par Pascal Cervo (photo) est projectionniste. Il passe dans un petit cinéma de quartier des films qu’il sélectionne non en fonction de l’actualité, mais en raison de l’amour qu’il leur porte, et peut-être pour d’autres motifs cachés. Ce sont French Cancan , de Renoir, Femmes femmes , de Paul Vecchiali, ou encore Last Days, de Gus van Sant, dont le titre résonne avec celui que Laurent Achard a choisi pour son nouveau film, Dernière séance . Il n’y a pas de hasard…

Dernière séance a à voir avec cette forme de cinéphilie qui, à l’heure du streaming ou du téléchargement, est en train, semble-t-il, de lentement disparaître. Elle a eu son heure de gloire. Mais, justement, le cinéma où travaille Sylvain n’a plus que quelques jours avant de fermer. Cette cinéphilie consiste à s’engouffrer dans le noir avec d’autres personnes, et à regarder un film sur un grand écran, à regarder beaucoup de films, pour ensuite en parler, se les raconter. C’est exactement ce qui se passe entre Sylvain et un client du cinéma, monsieur Paul, interprété par Noël Simsolo. Célèbre critique et amoureux du cinéma, ce dernier apparaît aujourd’hui dans nombre de suppléments de DVD, en particulier de films classiques d’Hollywood, souvent intarissable, emporté par sa verve érudite, passionné…

Cinéphilie. Cinéfolie. La frontière n’est-elle pas poreuse ? C’est en tout cas sur ce terrain que nous invite Dernière séance , où se déchaînent des forces malignes – pulsions, fantasmes, psychoses… – auxquelles le cinéma donne une forme. Dernière séance est un film d’horreur qui réclame de son spectateur l’innocence permettant encore aujourd’hui, dans un monde pourtant saturé d’images, de succomber aux grandes émotions, en ­l’occurrence à la peur. Et qui, en même temps, témoigne d’un art affirmé de la mise en scène, nourri aux meilleures sources du cinéma de genre, ou à certains grands maîtres qui se sont illustrés en la matière.

Disons ici un mot de l’intrigue. Malgré son visage angélique, Sylvain n’est pas un personnage inoffensif. Dans les sous-sols du cinéma, il a établi son antre, dont les murs sont recouverts de photos en noir et blanc des plus grandes stars féminines du cinéma. Jusque-là, rien d’étonnant. Mais sur chacune de ces photos, détail morbide, il accroche l’oreille découpée, ornée d’une boucle d’oreille, de femmes qu’il assassine, les unes après les autres. Cette obsession de la boucle d’oreille lui vient d’un choc originel. Enfant, sa mère (Karol Rocher), autoritaire et folle, le martyrisait pour qu’il devienne plus tard comédien. Son esprit est hanté par la répétition exténuante d’un extrait de scène de film ou de théâtre, que sa mère lui imposait, et où il devait lui arracher sa boucle d’oreille.

Fétichisme, trauma psychanalytique, sexualisation de la mère : les ingrédients classiques sont réunis pour produire un psychopathe. Laurent Achard procède tout au long du film à partir d’archétypes utilisés de manière singulière. Le cinéaste accorde à chaque femme assassinée une personnalité, même si, par définition, elles disparaissent assez vite de l’écran : ce ne sont pas des personnages sacrifiés. Le meilleur exemple est celui de la chauffeuse de taxi (merveilleuse Brigitte Sy), que l’on voit d’abord chanter un air de variété, Emmène-moi danser ce soir , et dont l’interprétation, fragile et entière, en dit long sur le personnage, tandis que Sylvain la regarde avec ses yeux d’enfant.
Film d’horreur signifie bien sûr hémoglobine. Mais, là encore, la mise en scène de Laurent Achard réussit à lier la sensation de l’effroi et une stylisation quasi hitchcockienne – revoir la scène de la douche avec Janet Leigh dans Psychose , en parallèle des meurtres de Dernière séance . Comment susciter un si terrible effet de réel grâce au choix judicieux d’un cadre, d’une expression, d’un plan sur une main armée d’un couteau ? Il y a dans ce film une saisissante beauté qui n’est due à rien d’autre qu’aux puissances du cinéma.


Dernière Séance, Laurent Achard, 1h21.

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