Éloi Laurent : « La compétitivité est une notion dangereuse »

Les défenseurs d’une conversion sociale-écologique de l’économie ont des arguments solides face aux fausses certitudes défendues par les libéraux, assure Éloi Laurent.

Erwan Manac'h  • 19 octobre 2016 abonné·es
Éloi Laurent : « La compétitivité est une notion dangereuse »
© Photo : Philippe Matsas/Flammarion

Voilà un économiste qui combat farouchement la prédominance de sa propre discipline dans les discours politiques. « L’économisme », sous les atours de la scientificité, popularise selon Éloi Laurent des « mythologies » propagées par la pensée néolibérale. L’économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), professeur à Sciences Po et à l’université de Stanford, leur oppose une approche empirique qui réhabilite des idées battues en brèche par les économistes libéraux. Au premier rang desquelles celle d’une transition écologique ambitieuse.

Comment décririez-vous le capitalisme tel qu’il évolue aujourd’hui, avec la révolution numérique ?

Éloi Laurent : Pour aller vite, nous avons connu un capitalisme de type fordiste jusque dans les années 1970, puis l’entrée dans un capitalisme hyper-financier. Aujourd’hui, nous basculons dans une troisième ère, que j’appelle dans mon livre le « capitalisme de passager clandestin ».

L’économie numérique est présentée comme une source d’innovation censée relancer la productivité et donc la croissance. En réalité, les entreprises du secteur « tech » telles qu’Uber, Airbnb, etc. ne reposent que marginalement sur des innovations technologiques et n’en génèrent que peu ou pas du tout : elles s’appuient surtout sur des innovations financières et fiscales qui leur permettent notamment d’échapper largement à l’impôt. Pour ce qui est de leur stratégie économique, il s’agit d’un bon vieux dumping social : Uber, par exemple, casse les prix du secteur du transport urbain de personnes pour tuer la concurrence et augmenter ses tarifs ensuite. Je ne vois ici aucune nouveauté.

En outre, en guise « d’économie du partage », je parlerais plus volontiers d’économie du parasitage. Amazon, par exemple, ne pourrait pas -distribuer ses paquets sans les réseaux de La Poste. S’il n’y avait pas les services publics et les biens communs, elle ne pourrait pas mener son activité privée. Tout ça, sans respecter les règles du jeu fiscal. C’est cela, le « capitalisme de passager clandestin » : privatiser les biens communs puis refuser de contribuer aux dépenses sociales.

Par ailleurs, la croissance induite par cette nouvelle économie réside en une extension de la sphère marchande sur le domaine privé, non en une intensification de l’innovation. L’espace privé devient un espace marchandisé : les appartements deviennent des hôtels, les voitures des taxis, les conseils amicaux des recommandations d’achat, etc. Même l’information et la communication censées être au cœur de ces entreprises me

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