Jean Ziegler : s’engager, nommer les maux du monde
Économiste et sociologue suisse, ancien rapporteur de l’ONU pour l’alimentation, Jean Ziegler s’est éteint le 10 juin. La disparition d’une grande conscience engagée, amie de Politis de longue date.

Nos voisins helvétiques ne renvoient pas souvent l’image d’un pays trublion, avec une gauche bruyante et active. Son inimitable accent romand et sa voix posée brouillaient assurément les cartes, les frontières académiques et les préjugés, trop fréquents notamment chez les Français. Juriste international, économiste et sociologue, enseignant à l’université de Genève (de 1977 à 2002) mais aussi à Paris I ou à Grenoble, Jean Ziegler est décédé à l’âge de 92 ans sur les rives du Lac Léman, après un long combat contre la maladie de Parkinson.
Né en 1934 dans une famille bourgeoise du canton de Berne, protestante et très à droite (un de ses grands-pères fut l’un des fondateurs de l’Union démocratique du Centre, principal parti populiste d’extrême droite en Suisse), il est d’emblée un homme pressé, multipliant les engagements très à gauche et les interventions dans de très nombreux domaines, surprenant souvent ses camarades les plus proches. Conseiller municipal de Genève dès les années 1960, il est surtout élu socialiste au Parlement fédéral suisse, presque sans interruption pendant plus de trois décennies, de 1967 jusqu’au début du nouveau millénaire.
Peser sur les affaires du monde
Difficile de rendre compte de ses innombrables engagements, mais sa capacité d’indignation ne s’est jamais estompée au fil du temps. Toujours implacable dans la dénonciation des injustices et des non-dits, en particulier dans son propre pays, il publie une longue enquête (1) sur le rôle des banques helvétiques durant la Seconde guerre mondiale et surtout après la Libération, plutôt « très accueillantes » pour « l’or des nazis » et les biens juifs pillés jusqu’en 1945 dans toute l’Europe occupée, permettant à l’Allemagne hitlérienne de financer l’effort de guerre, augmentant ainsi substantiellement la durée du conflit.
La Suisse, l’or et les morts, Seuil, 1997.
Mais c’est en tant que juriste international et surtout comme conseiller à l’ONU que Jean Ziegler s’emploie à tenter de peser sur les affaires du monde. Dès les années 1960, ce qui est alors désigné comme un engagement « tiers-mondiste » le mène d’abord au Congo, où il observe combien les indépendances africaines se retrouvent soumises à la logique des deux grands blocs durant la guerre froide. Surtout, en tant que rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation au sein du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU (2000-2008), il tente d’édicter et de mettre en œuvre un droit international en faveur des populations parmi les plus pauvres de la planète, écrasées par les politiques impérialistes cyniques des grandes puissances (2).
L’Empire de la honte, Fayard, 2005.
Chaque année, ses rapports sur la situation alimentaire mondiale défraient la chronique, dénonçant radicalement les logiques d’une globalisation néolibérale qu’il n’hésite pas à qualifier de « crimes contre l’humanité » (3). Inlassable soutien du peuple palestinien et militant de la paix, Ziegler est aussi un membre éminent du comité de parrainage du Tribunal Russell pour la Palestine depuis 2009. Mais au cours de la dernière décennie, il n’a surtout eu de cesse de s’impliquer dans la défense des migrants, autre conséquence de cette globalisation qui le révolte.
Destruction massive. Géopolitique de la faim, Seuil, 2011.
À la suite d’une mission officielle qu’il effectue en 2019, la parution de son petit livre Lesbos, la honte de l’Europe (Seuil, 2020) provoque un grand nombre de réactions indignées à travers le monde. Le vice-président Ziegler du Comité consultatif du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU est une personnalité connue et la lecture de la description de ce camp sur cette île grecque, un de ces « hot spots » mis en place par l’Union européenne (UE), est juste terrifiante.
Lesbos, « la honte de l’Europe »
C’est bien l’UE qui encadre, ou « gère » (le terme est lui aussi indigne), ce lieu – prévu pour 3 000 personnes – en voit plus de 18 000 s’y entasser, sans assez de toilettes, ni abris, ni infrastructures, dans une promiscuité indigne, où les droits les plus élémentaires des personnes sont bafoués, en premier lieu celui à l’alimentation puisque même la nourriture distribuée (avec les fonds des « démocraties » du Vieux Continent), en quantité insuffisante, est surtout « avariée » ! « Les rats colonisent les montagnes d’immondices, quand les poux infestent les containers dans lesquels les familles doivent s’entasser ». Et à seulement quelques kilomètres de là, les touristes se prélassent sur les plages « paradisiaques » de Lesbos, séparée de quelques centaines de mètres des côtes turques…
Pour Ziegler, c’est là « la honte de l’Europe » ! Ce dernier ouvrage, qui relate sa dernière mission officielle, est empli de colère. Dans la lignée des engagements de toute une vie. « L’engagement » fut d’ailleurs le terme que nous avions choisi pour relater la remise du titre de docteur honoris causa en janvier 2009 par l’université Paris 8. Proche de notre journal depuis sa création, il nous adressa alors un chaleureux message d’amitié et de soutien fraternel à notre petite entreprise. Nous présentons aujourd’hui nos affectueuses et solidaires condoléances à tous ses proches. Conscients que cette conscience et ses engagements nous manqueront.
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