Solitaire, solidaire : un hommage à Paul Otchakovsky-Laurens

Patrice Robin est l’auteur de sept livres publiés aux éditions P.O.L. Il nous a envoyé ce texte, écrit en réaction à l’annonce, ce 4 janvier, du décès de l’éditeur, auquel il a adjoint un addendum : « Une chose que je n’ai jamais dite à Paul Otchakovsky-Laurens »

Patrice Robin  • 5 janvier 2018
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Solitaire, solidaire : un hommage à Paul Otchakovsky-Laurens
© photo : Leemage

J’ai appris, comme tout le monde, le décès de Paul Otchakovsky-Laurens le 4 janvier 2018 au matin. Et j’ai cru pendant quelques heures qu’il était mort ce 4 janvier et donc que l’homme qui avait publié mes livres était mort le même jour que celui qui m’avait donné envie d’en écrire, Albert Camus, décédé lui le 4 janvier 1960. Tous deux d’un accident de la route. Je sais maintenant que celui dont Paul a été victime et qui l’a tué sur le coup, comme Camus, a eu lieu le 2 janvier. Reste l’accident. On sait que Camus avait prévu de remonter de Lourmarin, en Provence, où il avait fêté le nouvel an avec ses amis Jeanine et Michel Gallimard, neveu de son éditeur Gaston, jusqu’à Paris en train, qu’au dernier moment il avait accepté l’invitation de Michel de faire le trajet en voiture avec eux, qu’il était mort donc avec un billet de train dans sa poche. Une mort absurde pour l’écrivain de l’absurde.

Je crois avoir lu quelque part que la collision qui a tué Paul et grièvement blessé Emmelene sa femme a eu lieu à 14h30 et je ne peux m’empêcher de penser que peut-être ils venaient de déjeuner, peut-être de boire un café et que s’ils n’en avaient pas bu ou bu un second, ils auraient pris quelques minutes plus tôt ou plus tard cette route sur l’île de Marie-Galante, qu’il n’y aurait pas eu à 14h20 ou 14h40 de véhicule en face d’eux et que je ne serais pas, que nous ne serions pas une nouvelle fois devant ce mot : absurde.

J’ai peu dormi cette nuit et repensé à Camus encore, à l’une de ses nouvelles dans L’Exil et le Royaume, « Jonas (ou l’artiste au travail) », à ses dernières lignes, « Rateau regardait la toile, entièrement blanche, au centre de laquelle Jonas avait seulement écrit, en très petits caractères, un mot qu’on pouvait déchiffrer, mais dont on ne savait s’il fallait y lire solitaire ou solidaire ». Solitaire, Paul l’était, sa vie d’éditeur le prouve, création d’une collection P.O.L chez Hachette quelques années seulement après avoir débuté dans le métier, puis rapidement de sa propre maison d’édition où il ouvrait les enveloppes, lisait, décidait seul de ce qu’il publiait. Solidaire, il l’était aussi. Du monde comme il ne va pas d’abord. Nombre de livres de son catalogue l’attestent. Mais solidaire d’une autre manière également, c’est en tout cas ainsi que je l’ai ressenti tout au long de ces années, solidaire avec les écrivains qu’il publiait et laissait, dès lors qu’il les avait choisis, aller leur chemin.

J’ai appris la mort de Camus en 1967, sept ans après qu’elle s’est produite. Dans Camus par lui-même de Morvan Lebesque. Je me souviens de tout, la Facel Véga de Michel Gallimard, l’accident au lieu dit Villeblevin dans l’Yonne, je me souviens surtout que des larmes me venaient à chaque fois que j’en lisais le récit. Ces dernières heures, des amis proches de Paul, m’ont donné par téléphone, la voix brisée, quelques détails sur l’accident qui l’a emporté. Ce sont, chaque fois, les mêmes larmes qui me sont venues.

Patrice Robin, le 5 janvier 2018

Une chose que je n’ai jamais dite à Paul Otchakovsky-Laurens

  1. Début janvier. Il neige. Je reviens de l’aéroport de Bruxelles où j’ai été cherché ma belle-fille de retour des États-Unis. Je monte l’escalier étroit qui conduit à notre appartement, péniblement parce que lourdement chargé de ses sacs et valises. Le téléphone sonne. Ma femme m’a devancé, décroche. « C’est P.O.L », dit-elle. « Tu déconnes », réponds-je, en laissant tomber mes sacs. C’est l’entrée en matière.

L’éditeur de mon premier roman a refusé le deuxième, Les Muscles. J’ai tenté ma chance chez P.O.L. C’est lui au téléphone, Paul Otchakovsky-Laurens ! Il veut me voir. Lundi, me propose-t-il. Je préfère mardi, jour où je débute ma petite semaine à Paris à cette époque. Il est d’accord. Et moi catastrophé quand je raccroche. P.O.L ! Mais j’aurais dû dire ok lundi, quel con ! Ce que je me répète tout le week-end. N’exagérons pas, quelques pauses, quand même, dont je profite pour penser qu’il veut peut-être me voir pour me dire en face qu’il est nul mon bouquin.

Les Muscles sont parus chez P.O.L en août 2001 (NDLR).

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Tribunes

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