Coupe du monde : Poutine, le foot allié

L’autocrate de Moscou a besoin d’un événement grandiose pour un succès de prestige.

Gilles Wullus  • 6 juin 2018
Partager :
Coupe du monde : Poutine, le foot allié
© photo : Lukas Aubin

Vladimir Poutine ne pourra pas faire la même erreur qu’à Sotchi en 2014 : pour les grandiloquents Jeux olympiques d’hiver, organisés à grands frais sur les rives de la mer Noire, la Russie avait aussi misé sur une première place sur le podium des nations médaillées. « Vous avez fait battre le cœur de millions de personnes, en les remplissant de fierté pour leur patrie », déclarait-il aux médaillés russes, limpide sur le rôle assigné au sport, à savoir nourrir le nationalisme russe, lui qui considère la fin de l’URSS comme la « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ». Mais la fête fut gâchée deux ans plus tard, en juillet 2016, quand l’Agence mondiale antidopage concluait que le ministère des Sports russe avait « contrôlé, dirigé et supervisé les manipulations, avec l’aide active des services secrets russes ». Pour cette Coupe du monde de foot, la Russie ne peut guère espérer voir briller sa sélection, au 65e rang mondial au classement Fifa : aucune chance donc que Poutine s’essaie à imiter Mussolini en 1934, qui ne recula devant rien pour faire triompher sur son sol la Squadra Azzurra.

C’est donc avec l’accueil et l’organisation que la Russie compte impressionner la planète. Toute brèche dans l’isolement diplomatique où elle se trouve est bonne à prendre. Emmanuel Macron a d’ailleurs déjà annoncé qu’il irait soutenir les Bleus en Russie si la France « passe les quarts de finale ». Theresa May a plus de scrupules et de constance, car elle et les Royals resteront à Londres, en protestation contre l’empoisonnement de l’ex-espion russe Sergueï Skripal et sa fille Ioulia, le 4 mars à Salisbury, qu’elle attribue à l’État russe.

Cet épisode n’est pas le seul que l’autocrate de Moscou veut faire oublier. L’écrasement des rebelles d’Alep sous les bombes de son aviation de chasse, la guerre du Donbass en Ukraine et l’annexion de la Crimée, ses incessantes atteintes aux droits humains et à la liberté de la presse, ses immixtions dans les processus démocratiques occidentaux… Et sur le front intérieur, une situation économique engluée depuis des années. Dans un pays champion des inégalités (les 10 % les plus riches détiennent 77 % des richesses, soit le même niveau que les États-Unis, selon une étude de la banque Crédit suisse), où le taux de pauvreté remonte depuis 2012, où la corruption gangrène chaque strate de la société, le président russe va, une fois encore, abreuver une population accablée et sans perspectives d’une nouvelle dose d’excitation nationaliste et chauvine.

Plus de 5 000 journalistes étrangers couvriront l’événement, dans un pays situé au 148e rang sur 180 dans le dernier classement de Reporters sans frontières, qui y dénonçait, en mai, « l’atmosphère de haine et de paranoïa » et « la vulgate patriotique, néoconservatrice et volontiers complotiste » diffusées par les télévisions nationales, contrôlées par l’État. Parmi eux, peu nombreux sont ceux qui regarderont au-delà des stades. Faute de pouvoir rêver à une victoire avec une équipe reléguée au second plan depuis le démantèlement de l’Union soviétique, Poutine, assuré d’être président jusqu’en 2024 après sa réélection au début de l’année, a besoin d’un événement grandiose pour un succès de prestige. L’amnésie est aussi une vertu de la Coupe du monde.

À lire dans ce dossier :

Russie : « Le sport comme vecteur patriotique »

À Saransk, beaucoup de roubles pour rien

La Coupe du monde, une longue histoire politique

Monde
Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Écolières tuées en Iran : de nouveaux éléments resserrent l’étau sur les États-Unis
Enquête 9 mars 2026 abonné·es

Écolières tuées en Iran : de nouveaux éléments resserrent l’étau sur les États-Unis

Une vidéo montre un missile états-unien Tomahawk frapper une base navale iranienne à proximité immédiate de l’école de filles de Minab, détruite le 28 février et où plus de 160 personnes, dont de nombreux enfants, ont été tuées. Cette séquence constitue l’élément visuel le plus direct apparu jusqu’ici dans l’enquête sur ce massacre.
Par Maxime Sirvins
« Aux États-Unis, il y a une majorité de gauche qui existe déjà »
La Midinale 5 mars 2026

« Aux États-Unis, il y a une majorité de gauche qui existe déjà »

Tristan Cabello, historien spécialiste des États-Unis, maître de conférence à l’université John Hopkins et auteur de La victoire de Zohran Mamdani à New York. Un laboratoire pour la gauche (éditions Textuel), est l’invité de « La Midinale ».
Par Pablo Pillaud-Vivien
Espagne : la gauche radicale cherche sa voie
Monde 4 mars 2026 abonné·es

Espagne : la gauche radicale cherche sa voie

Yolanda Díaz ne sera plus candidate à la présidence du gouvernement espagnol. L’actuelle vice-présidente, ministre du Travail et leader de la coalition Sumar l’a annoncé le 25 février, au milieu d’un vif débat sur la recomposition de la gauche de la gauche outre-Pyrénées.
Par Pablo Castaño
Trump et Netanyahou, un même mépris pour le peuple iranien
Analyse 3 mars 2026

Trump et Netanyahou, un même mépris pour le peuple iranien

Les deux dirigeants alliés dans leur attaque massive de l’Iran poursuivent en réalité des objectifs différents : négocier l’abandon du programme nucléaire et les prix du pétrole pour le président américain, tandis que le premier ministre israélien souhaite élargir l’hégémonie de son pays au Moyen-Orient.
Par Denis Sieffert