« Nous, le peuple », de Claudine Bories et Patrice Chagnard : la démocratie à hauteur de citoyens

Dans Nous, le peuple, Claudine Bories et Patrice Chagnard suivent des détenus et des habitants de banlieue travaillant sur un projet de Constitution.

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Malgré son titre, Nous, le peuple, et une affiche où le jaune domine, le film de Claudine Bories et Patrice Chagnard ne porte pas sur les gilets jaunes. Son tournage s’est achevé deux mois avant le début du mouvement. Et même si le spectateur y pense, force est de constater que les protagonistes de leur nouveau documentaire n’appartiennent pas aux catégories sociales qui ont majoritairement occupé les ronds-points : des mères de famille, pour la plupart immigrées, habitant les cités de Villeneuve-Saint-Georges, des lycéens de Sarcelles et des détenus de Fleury-Mérogis.

« Nous, le peuple », affirme le titre, malgré l’extrême diversité des groupes sociaux qui composent ce peuple, y compris ceux qui ne figurent pas dans le film. C’est que l’affirmation fédératrice, universaliste, du « nous » est essentielle. On y reviendra.

Au départ, il y a l’initiative d’une association, Les Lucioles du doc, mettant en relation trois groupes de personnes afin de concevoir une nouvelle Constitution. Pourquoi cette idée ? Parce que le chef de l’État a lancé une réforme constitutionnelle, qui est alors en cours d’élaboration à l’Assemblée nationale. Seuls les parlementaires sont appelés à y participer. D’où le désir de nombre de citoyens d’y mettre leur grain de sel.

Les femmes de l’association Femmes solidaires de Villeneuve-Saint-Georges et d’ailleurs, les élèves du lycée Jean-Jacques-Rousseau et les détenus, sans doute impressionnés par la tâche, se lancent pourtant dans ce projet. Avec pour objectif de se faire entendre dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.

La situation est originale : les trois groupes ne se rencontrent pas et œuvrent séparément. Les deux animateurs des Lucioles du doc assurent la liaison et la communication se fait par vidéos interposées. Le film s’intéresse dans un premier temps au travail réalisé dans chaque entité. Ces séances de réflexion sont très stimulantes. On est frappé par les capacités réflexives de ces personnes, par leur lucidité sur elles-mêmes et sur la façon dont elles sont perçues. Toutes et tous savent que le seul fait d’être ce qu’ils sont les stigmatise et qu’ils doivent user de stratagèmes pour avoir une chance d’être entendus. Leur effort d’abstraction et de conceptualisation est tout aussi remarquable. Ils partent bien sûr de leur expérience vécue, des difficultés qu’ils rencontrent, du sentiment de relégation, du racisme éprouvé, ainsi que de la nécessité de se prendre en main. Mais conscients de la portée de leur démarche, même si plusieurs se révèlent sceptiques sur les possibilités d’aller au bout, de toucher les politiques, ils assument la responsabilité de parler pour tous : c’est ce fameux « nous » qu’ils veulent incarner et représenter.

Comme Les Arrivants (2009) et Les Règles du jeu (2014), les précédents films des deux cinéastes, Nous, le peuple est une œuvre plurielle, chorale. Comme toujours, des personnalités s’accordent particulièrement avec la caméra et prennent du relief. Mais ici plusieurs sont dans ce cas : aucune « vedette » n’a tendance à se détacher – ce qui renforce l’impression de collectif. Le fait que beaucoup aient « la rage » doit jouer dans la forte présence qui émane d’eux à l’écran.

Suite logique de l’élaboration des idées : la mise en commun des textes produits. Au sein du groupe et auprès des autres. Ces séquences sont passionnantes parce que ce travail-là est rarement montré. Il est émouvant de voir l’écoute que cela demande et l’humilité exigée. C’est particulièrement le cas pour un des détenus, détenteur d’une licence vraisemblablement acquise entre les murs de la prison, qui s’est donné entièrement dans sa proposition de texte. Mais celle-ci paraît trop compliquée à ses camarades. L’auteur, qui ressent, comme eux tous, un besoin fort de reconnaissance, doit alors canaliser son amour-propre et concéder que le texte soit le fruit de compromis.

Il en va de même dans les échanges avec les autres groupes. Les lycéens sont réticents à reprendre les mots crus, vindicatifs, employés par les Femmes solidaires et les prisonniers. L’un d’eux explicite ce qui les gêne : ces termes perpétuent à leurs yeux les clichés sur la banlieue. En une phrase, ce garçon exprime ce qui les différencie : un écart générationnel et le sentiment d’une moindre urgence sociale.

Arrive enfin le jour fatidique du rendez-vous à l’Assemblée. Seul moment – chaleureux – de rencontre entre membres des groupes. Des députés ont accepté de les rencontrer. On sent le stress monter. L’exposition par « le peuple » en délégation de son projet de Constitution doit être le climax de cette aventure. Or, ici, le film ne tient pas toutes ses promesses. Car devant les politiques, soudain, le « nous » s’évanouit, laissant réapparaître l’identité spécifique des unes et des autres. La responsable de Femmes solidaires parle du vécu de ces femmes et ne s’exprime plus au nom de tous. Du projet de Constitution, rien n’est dit. Plus exactement, on n’en saura qu’une bribe : la proposition qu’une députée essaie de faire passer en séance, en vain :

L’école est le lieu de débat et d’apprentissage de la citoyenneté. Toute personne résidant sur le territoire peut prendre part dès son plus jeune âge aux décisions qui la concerne.

Dommage. Reste que Nous, le peuple fait la forte démonstration que la démocratie ne peut être subtilisée au nom de compétences spécifiques ou supérieures, qui ne seraient pas partagées par tous. Les « simples » citoyens, y compris les plus relégués, sont suffisamment dotés pour y prendre leur part. Après Nuit debout et le mouvement des gilets jaunes : affaire à suivre…

Nous, le peuple, Claudine Bories et Patrice Chagnard, 1 h 39.


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