Contre la haine en cravate

L’actualité française et internationale nous rappelle tout l’intérêt de l’enquête de l’historien Mark Bray sur l’antifascisme de 1945 jusqu’à nos jours, des deux côtés de l’Atlantique.

Olivier Doubre  • 16 juillet 2024 abonné·es
Contre la haine en cravate
© Artur Widak / NurPhoto/ AFP

Certains en France ont appelé cela la « stratégie de la cravate », soit une bonne présentation des dirigeants et des militants d’extrême droite, rompant avec les crânes rasés et les bottes coquées. « Par le passé, avec les groupes nazis violents, la stratégie antifasciste était claire. […] Aujourd’hui, c’est plus compliqué. Avec les mouvements populistes, il n’est pas toujours évident de justifier des stratégies militantes contre eux alors que l’opinion publique est en train de changer de bord. D’autant que la violence des soutiens de l’extrême droite se dissimule dans leurs agissements politiques et touche surtout des personnes non blanches, des personnes hors de la 'communauté/tribu nationale', qu’on ne voit pas. C’est là que la stratégie antifasciste classique trouve ses limites. »

Telle est l’expérience que fait le réalisateur et militant antifasciste danois Rasmus Preston, rapportée dans un chapitre intitulé justement « La montée des 'nazis en costume' et l’antifascisme aujourd’hui » dans l’essai de Mark Bray.

Le fascisme porte désormais beau, même si ses nervis, dans les pays occidentaux, continuent d’attaquer violemment les militants de gauche, les minorités sexuelles et surtout les exilés, transformés par une partie de l’opinion publique en boucs émissaires de l’aggravation d’inégalités dues aux politiques néolibérales exercées depuis plusieurs décennies. « Un inquiétant bruit de bottes résonne à nouveau partout en Europe et en Amérique, marquant la fin d’une période de latence que d’aucuns ont interprétée comme une victoire contre le fascisme. »

Le fascisme – et ses avatars, parfois dissimulés – progresse en effet ces dernières années. Une partie de la population, souvent défavorisée (mais bien appuyée par des super-privilégiés qui savent ce qu’une telle attitude peut leur apporter), voudrait voir dans la stigmatisation des étrangers – souvent des prolétaires comme eux-mêmes – une « politique » qui leur redonnerait un brin de « dignité », après tant d’années de régressions sociales humiliantes, de diminution de pouvoir d’achat, de pertes de droits et de protections sociales.

Le mauvais exemple danois

L’historien Mark Bray, qui fut aux États-Unis l’un des organisateurs du mouvement Occupy Wall Street, a mené une enquête fouillée non seulement sur les mouvements d’extrême droite, mais également sur les mobilisations antifascistes. Revenant sur l’histoire de celles qui se sont déroulées outre-Atlantique (aux États-Unis et au Canada) mais surtout en Europe depuis 1945, une année dont on aurait pu croire qu’elle scellait la défaite, voire la disparition définitive du fascisme, l’auteur est parti à la rencontre des « antifas » d’aujourd’hui, qui, il faut le reconnaître, sont sur la défensive.

L’exemple du Danemark est particulièrement marquant, quand on connaît le passé de ce pays occupé de 1940 à 1945. Or, aujourd’hui, les néonazis tiennent le terrain et le racisme y atteint des records dans l’opinion : « La marée xénophobe est tellement puissante au Danemark que même les sociaux-démocrates se sont déplacés vers la droite en annonçant que le gouvernement devrait payer les immigrés 'pour qu’ils rentrent chez eux'. »

À travers la galaxie occidentale des militants antifascistes où nous entraîne l’enquête de Mark Bray,

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