Immigration : comment l’Europe se durcit

De plus en plus de pays de l’Union n’hésitent pas à prendre des mesures toujours plus sécuritaires et répressives concernant les demandeurs d’asile. Offrant un boulevard idéologique aux théories de la submersion migratoire.

Lucas Sarafian  et  Pierre Jequier-Zalc  • 18 septembre 2024 abonné·es
Immigration : comment l’Europe se durcit
Un officier de la police fédérale allemande escorte un groupe de migrants, le 11 février 2023, près de la frontière avec la Pologne.
© JENS SCHLUETER / AFP

Le grand basculement. Depuis des mois, les politiques migratoires des États membres de l’Union européenne (UE) se durcissent à la chaîne. Les revendications de l’extrême droite trouvent un écho sans précédent sur le Vieux Continent. Et si l’Europe cédait définitivement ?

Dernier exemple : l’Allemagne. À la fin du mois d’août, le gouvernement du chancelier Olaf Scholz a expulsé 28 ressortissants afghans vers Kaboul. Tous condamnés « pour des infractions pénales », ayant fait l’objet d’un ordre de retour et ne détenant pas de titre de séjour, selon les mots du porte-parole du gouvernement, Steffen Hebestreit. C’est une première depuis le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan, il y a trois ans.

Le gouvernement allemand tente de faire un mimétisme avec les positions d’extrême droite.

M. Satouri

Plus récemment, la ministre allemande de l’Intérieur, Nancy Faeser, a annoncé, le 9 septembre, le retour temporaire des contrôles aux frontières intérieures pour lutter contre l’immigration illégale. Une décision prise deux semaines après l’attentat terroriste qui a fait trois morts et huit blessés à Solingen, le 23 août, quelques jours seulement après la percée de l’extrême droite lors des dernières élections régionales. Dans le Land de Thuringe, l’extrême droite de l’AfD est arrivée en tête avec 32,8 % des voix.

Dans le Land de Saxe, l’AfD (30,6 %) talonne la CDU (31,9 %). Sous la pression des conservateurs, de l’extrême droite et du récent parti de gauche, le BSW, fermement opposé à l’immigration qu’il juge « incontrôlée », Olaf Scholz a abdiqué. « Au lieu de tenir sur les valeurs et le respect du droit humanitaire, le gouvernement allemand tente de faire un mimétisme avec les positions d’extrême droite pour envoyer des messages aux électeurs », considère Mounir Satouri, eurodéputé écologiste et président de la sous-­commission consacrée aux droits de l’homme à Bruxelles.

Un durcissement d’autant plus remarquable que ­l’Allemagne tenait le rôle de bon élève européen dans l’accueil des exilés. « En comparaison de la France ou, encore pire, du Royaume-Uni, l’Allemagne a été extraordinairement généreuse, rappelle François Héran, sociologue et titulaire de la chaire Migrations et sociétés au Collège de France, chiffres à l’appui. 53 % des Syriens qui ont demandé une protection en Europe l’ont fait en Allemagne. Contre 3 % seulement en France ! »

L’Allemagne semble donc désormais suivre le chemin tracé par le Danemark, où les socialistes au pouvoir assument depuis longtemps une politique migratoire très restrictive. « Les socialistes du Danemark donnent des gages à l’extrême droite car ils estiment que leur voisin, l’Allemagne, peut s’occuper de l’accueil à leur place », selon François Héran.

Surenchère sécuritaire

Ce basculement allemand est donc une nouvelle pierre dans une longue série de renoncements humanistes depuis 2015. « En Europe, l’extrême droite s’est bâtie sur une idée : la lutte contre l’immigration, avec un discours simpliste, et faux, qui associe l’immigration à l’insécurité, souligne Marie-Laure Basilien Gainche, professeure de droit public à l’université Jean-Moulin Lyon-III, spécialiste de la question migratoire en Europe. Et les échiquiers politiques ont endossé ce discours. Mais, en voulant contrer l’extrême droite sur son terrain, ce discours a été légitimé. Au détriment des personnes les plus vulnérables. »

Une dérive qu’a observée Sylvie Guillaume, eurodéputée socialiste de 2009 à 2024, ex-vice-présidente du ­Parlement européen et aujourd’hui présidente de l’association Forum réfugiés : « Une politique migratoire bascule parce que des forces politiques de droite et d’extrême droite, une fois au pouvoir, durcissent la ligne. Mais aussi parce que les autres gouvernements paniquent sous la pression de l’extrême

Envie de terminer cet article ? Nous vous l’offrons !

Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter quotidienne :

Vous préférez nous soutenir directement ?
Déjà abonné ?
(mot de passe oublié ?)

Pour aller plus loin…

De l’enfer carcéral au théâtre, la renaissance de Redwane Rajel
Portrait 13 mai 2026 abonné·es

De l’enfer carcéral au théâtre, la renaissance de Redwane Rajel

Le comédien de 51 ans raconte son parcours de vie accidenté dans un seul en scène salué par ses pairs. Son histoire est celle d’un homme qui s’est reconstruit grâce à la scène, découverte en prison à la faveur des permissions de sortie et des activités culturelles.
Par Hugo Forquès
Master Poulet : à L’Après M de Marseille, « il faut arrêter d’utiliser la nourriture pour stigmatiser »
Reportage 12 mai 2026 abonné·es

Master Poulet : à L’Après M de Marseille, « il faut arrêter d’utiliser la nourriture pour stigmatiser »

La polémique autour de l’ouverture d’un Master Poulet à Saint-Ouen, contestée par le maire Karim Bouamrane (PS), a charrié des enjeux à l’intersection entre classe sociale, racisme et géographie de territoire. Un sujet qui résonne à L’Après M, restaurant solidaire dans les quartiers nord de Marseille.
Par Zoé Cottin
Fin de vie : le Sénat abrège les débats sur l’aide à mourir
Loi 12 mai 2026 abonné·es

Fin de vie : le Sénat abrège les débats sur l’aide à mourir

Les parlementaires ont voté contre l’article sur lequel reposait « l’assistance médicale à mourir », une version plus restrictive du texte adopté à l’Assemblée nationale. Laquelle sera, dorénavant, seul maître à bord du texte.
Par Hugo Boursier
Des hymnes à Pétain aux néonazis dans la rue : le long week-end de la honte
Parti pris 11 mai 2026

Des hymnes à Pétain aux néonazis dans la rue : le long week-end de la honte

Toute la fin de la semaine, le Rassemblement national et les groupuscules d’extrême droite ont donné à voir leur réécriture dangereuse et génocidaire de l’histoire. Dans leurs villes ou dans la rue, leur haine explicite n’a fait que souligner la compromission des autorités.
Par Olivier Doubre