Faire de la politique, c’est rêver

L’ambiance générale est au travailler plus pour gagner plus : il convient d’imposer un autre son de cloche. La conquête du temps libre apparaît comme une évidence dont la gauche doit se saisir. Politis y consacre son dernier opus de l’année 2024, avec un numéro spécial à retrouver en kiosque, sur la boutique en ligne et sur le site Internet.

Pierre Jacquemain  • 18 décembre 2024
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Faire de la politique, c’est rêver

Est-il vraiment nécessaire de permettre aux députés, sénateurs, ministres de cumuler une fonction exécutive locale – maire, président de conseil départemental ou régional – pour prendre la mesure de la puissante fatigue qui s’abat sur les Français ? De leur profonde détresse morale et psychologique ? Faut-il devoir absolument enchaîner les fonctions de premier ministre avec celle d’élu local pour comprendre que les citoyens aspirent à voir leur quotidien profondément transformé et amélioré ?

Pour comprendre que viser à assainir les comptes publics ou n’avoir comme unique obsession que la réduction de la dette et des dépenses publiques – ce qui relève de la compétence des budgétaires et autres passionnés des tableurs Excel – ne constitue pas, en soi, un projet politique ? Que ça ne fait rêver personne !

Quelles sont les grandes conquêtes sociales depuis 1936 et 1945 ?

Qu’avons-nous fait de nos rêves ? Qu’ont-ils fait de leurs promesses ? Les hommes et les femmes politiques ont cessé de penser. Depuis longtemps. Et ils gèrent. Aveuglément ! Quelles sont les grandes conquêtes sociales depuis 1936 et 1945 ? Depuis les congés payés, la réduction du temps de travail, la Sécurité sociale ou la création des comités d’entreprise ? Quelqu’un ici peut-il citer une grande victoire de cette envergure – c’est-à-dire de celle qui change radicalement la vie des gens ?

La gauche doit assumer être de gauche. Et renouer avec le monde de la pensée. De l’utopie concrète !

Bien sûr nous avons eu les 35 heures. Mais de combien de dérogations à cette mesure phare du gouvernement Jospin le code du travail s’est-il épaissi ? Si bien que même les plus grandes victoires de ces dernières décennies sont remises en cause. Le temps de travail, les retraites, les droits de travailleurs – droit au chômage, la protection devant la maladie, le droit syndical, etc. : la France ne réforme plus, elle contre-réforme !

Sur le même sujet : Dossier : Les conditions du temps libre

C’est vrai que l’actualité morose, anxiogène et dramatique, à l’international comme en France, n’aide pas à rêver. Ce numéro spécial de Politis – à retrouver en kiosque ce jeudi, sur notre boutique et sur notre site dès aujourd’hui – pourrait sembler à côté de la plaque. Hors sujet. Déconnecté des réalités. Il est pourtant d’une modernité et d’une actualité sans nom.

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Devant les grands défis qui sont devant nous, qu’il s’agisse du réchauffement climatique et de la nécessité de décélérer à tous les étages – dans nos modes de vie, de consommation et de production –, du grand âge comme du petit âge et de la solidarité intergénérationnelle, ou encore de la raréfaction du travail avec la révolution de l’intelligence artificielle, la conquête du temps libre apparaît comme une évidence dont la gauche doit se saisir. La gauche doit assumer être de gauche. Et renouer avec le monde de la pensée. De l’utopie concrète ! C’est ce que fait ici Sandrine Rousseau avec hauteur et loin des caricatures auxquelles on l’assigne injustement.

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L’ambiance générale est au travailler plus pour gagner plus. Et il convient d’imposer un autre son de cloche. Parce que dans le logiciel néolibéral et capitaliste, il s’agit surtout de travailler plus pour produire plus. Pas pour améliorer la vie des travailleurs. Pour améliorer la compétitivité des entreprises. Au-delà
du contresens écologique, c’est une faute politique. Et François Bayrou aura beau être premier ministre et en même temps maire de Pau, en continuant les mêmes politiques austères et déconnectées de la vie des gens, il accentuera plus encore la crise démocratique, celle de la représentation.

Les Français n’aspirent pas à gagner plus mais à vivre plus et mieux. Cela ne passe pas par plus de travail mais moins de travail, mieux partagé, et justement rémunéré. Cela passe par le sens qu’on donne à son travail autant qu’au sens qu’on donne à sa vie. Le temps libre est un projet politique. Encore faut-il en rêver !

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