Arrêts maladie : la suspicion plutôt que la prévention
Pour le gouvernement, si les arrêts augmentent, c’est qu’il y a trop d’abus et donc qu’il faudrait contrôler davantage. Une bonne façon d’éviter le débat sur les responsabilités structurelles.
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Annie Thébaud-Mony : « Le travail continue d’empoisonner les plus précaires, en toute impunité »Après avoir expliqué pendant des mois que les Français ne travaillaient pas assez, le gouvernement s’attaque désormais aux salariés en arrêt maladie. Après le procès en paresse, voici donc le procès en simulation : si les arrêts augmentent, c’est qu’il y a trop d’abus et donc qu’il faudrait contrôler davantage. Certes, les arrêts maladie et les indemnités journalières progressent, mais ce constat ne dit rien des causes de leur augmentation. Or, au lieu d’analyser sérieusement les raisons de cette hausse, le gouvernement choisit d’abord d’installer la suspicion.
On ne parle plus d’organisation du travail, d’usure physique ou psychique, mais de comportements individuels supposément déviants.
Avec son projet de renforcement des contrôles et de signalement des arrêts jugés douteux, grâce à un « bouton d’alerte », il accrédite l’idée qu’une part importante des salariés tricherait en profitant du système. Autrement dit, le problème viendrait d’abord des malades eux-mêmes. Cette manière de poser les termes du débat n’a rien d’anodin. Elle consiste, une fois de plus, à transformer une question sociale en question morale. On ne parle plus d’organisation du travail, d’usure physique ou psychique, mais de comportements individuels supposément déviants.
Pourtant, les chiffres et l’analyse des faits contredisent le narratif du gouvernement. Premièrement, la majorité de la croissance des indemnités journalières (60 %) s’explique par des facteurs économiques et démographiques. Chaque année, il y a sur le marché du travail davantage d’actifs, ce qui accroît mécaniquement le volume d’arrêts maladie. Ensuite, la population active vieillit, ce qui allonge la durée des arrêts de travail. Les plus de 60 ans ont une durée moyenne annuelle d’arrêt maladie de 72 jours contre une vingtaine de jours pour les 25-29 ans. Par ailleurs, les arrêts maladies de plus de six mois ne représentent que 7 % des arrêts mais 50 % des dépenses d’indemnités journalières.
44 % des jeunes attribuent leur mal-être au travail.
Éviter le débat
Deuxièmement, il faut regarder les secteurs les plus concernés. Ce sont, sans surprise, le bâtiment, les industries extractives et la santé. Des secteurs où les travailleurs sont plus exposés à la pénibilité et aux virus. À l’autre bout, les arrêts maladie les plus courts sont dans le secteur de la communication et de l’information, où les salariés sont en moyenne plus jeunes. L’augmentation est donc en majorité due à des facteurs parfaitement normaux et dans des secteurs prévisibles.
Mais il reste quand même la partie non expliquée, les 40 % restants. Et sur cette partie, plutôt que de suspecter les malades, peut-être faudrait-il enfin se pencher sur les conditions de travail. Car les travaux, sur ce point, sont accablants. Selon une enquête d’Eurofound menée auprès de 70 000 salariés dans 36 pays, la France figure en queue de classement. Selon d’autres études, 44 % des jeunes attribuent leur mal-être au travail. Les cadres, longtemps présentés comme privilégiés, déclarent dans 55 % des cas ressentir une forme d’épuisement professionnel. Quant aux accidents mortels au travail, ils ont atteint un niveau record en 2024.
Le choix du gouvernement de se focaliser sur la fraude permet donc d’éviter le débat sur les responsabilités structurelles. Il est plus simple de dénoncer quelques abus, réels ou supposés, que de remettre en cause les conditions de travail. La suspicion coûte moins cher, politiquement, que la transformation du travail.
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