« L’Aventure rêvée », de Valeska Grisebach (Compétition) ; Mon palmarès idéal
Renversement des codes et des genres et un rêve de double palme.

© Photo : Haut et court
L’Aventure rêvée
L’Aventure rêvée / Valeska Grisebach / 2 h 30.
Une archéologue d’une cinquantaine d’années, Veska (Yana Radeva), revient dans sa région natale en Bulgarie, non loin de la frontière turque, pour travailler sur un chantier de fouilles. Parallèlement, elle retrouve un certain nombre de connaissances qu’elle a côtoyées étant jeune, notamment Saïd (Syuleyman Letifov), un ami d’enfance.
Entré en lice pour la palme d’or le dernier jour de la compétition, en même temps que le faible Histoires de la nuit, de Léa Mysius (les films se « confrontent » dans les festivals, c’est parfois cruel pour certains), L’Aventure rêvée de l’Allemande Valeska Grisebach installe son héroïne pas-à-pas. Son mouvement est double. D’une part, la mémoire remonte en elle de la même manière qu’elle remue la terre pour faire apparaître des reliques. D’autre part, elle s’imprègne de l’atmosphère qui règne dans cette partie périphérique de la Bulgarie, délaissée par les pouvoirs publics et donc régie par une mafia locale faisant la pluie et le beau temps.
Femme puissante
Veska – incarnée par une comédienne non professionnelle, Yana Radeva, comme c’est le cas pour la majeure partie du casting – est un personnage qui épate par son panache. L’air de rien, forte des leçons qu’elle a retenues sur le comportement de ses congénères masculins, elle va finir par imposer sa loi. Non par la force – même si la cinéaste a, par le passé, titré un de ses films Western, et si Veska, en rétablissant la justice, peut faire songer à la figure du shérif –, mais en épousant une forme de virilité féminine d’une efficacité redoutable.
Ainsi Valeska Grisebach joue à inverser les codes et les genres, en bousculant les rôles habituellement assignés aux hommes et aux femmes au cinéma. Le chef de la mafia en sortira fort marri, tandis qu’une scène de baiser, où Veska occupe la position dominante, procure une vraie jouissance chez les spectateurs et sans doute plus encore chez les spectatrices. Le tour de force de L’Aventure rêvée vient aussi du fait que rien dans l’instauration de ce renversement féministe, que ce soit dans le scénario ou la mise en scène, ne semble plaqué, volontariste. Au contraire, Veska s’impose de manière posément naturelle. Voilà une vraie femme puissante.
Mon palmarès idéal
Comme chaque année, je propose mes choix – qui ne sont pas des pronostics : je ne m’aventurerai à essayer de deviner ce qui va sortir du cénacle présidé par Park Chan-wook ayant lieu au moment où j’écris ces lignes et dont on connaîtra le verdict ce 23 mai au soir, à partir de 20 h 15.
Palme d’or
Les deux films qui m’ont le plus impressionné dans cette compétition plutôt de bon niveau (avec quelques gros ratés, tout de même) sont Soudain, de Ryūsuke Hamaguchi, et Notre salut, d’Emmanuel Marre. Double palme d’or, donc.
Grand Prix
Sans conteste : Paper Tiger, de James Gray. Le cinéaste new-yorkais est toujours reparti bredouille de Cannes. Ce serait le moment de rompre avec cette triste habitude.
Prix de la mise en scène
Minotaure, d’Andreï Zviagintsev.
Prix du scénario
Il m’a fallu quelques lectures et conversations sur la Norvège après projection pour que le film de Cristian Mungiu, Fjord, m’apparaisse pour ce qu’il est : d’une grande intelligence.
Prix du jury
Fatherland, de Pawel Pawlikowski. Je l’évoquais très brièvement ici.
Prix d’interprétation féminine
Léa Drucker, dans La Vie d’une femme, de Charline Bourgeois-Taquet. Mais peut-être davantage encore Léa Seydoux, étonnante dans les deux films où elle figure, L’Inconnue, d’Arthur Harari, et Gentle Monster, de Marie Kreuzer.
Prix d’interprétation masculine
Javier Bardem, dans L’Être aimé, c’est attendu, ce serait mérité. J’ai beaucoup aimé aussi la performance de Rami Malek dans le beau film d’Ira Sachs, The Man I Love.
Rendez-vous à nouveau ici ce soir pour un commentaire du palmarès.
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