Macron et l’extrême droite : histoire d’un naufrage

En un septennat, le chef de l’État et ses soutiens n’ont cessé de trahir le pacte républicain sur lequel Emmanuel Macron s’était engagé en 2017. Tout en installant un face-à-face permanent et dangereux avec Marine Le Pen et le Rassemblement national.

Lucas Sarafian  et  Tristan Dereuddre  • 29 mai 2024 abonné·es
Macron et l’extrême droite : histoire d’un naufrage
Les affiches de campagne avant le second tour de l'élection présidentielle française en avril 2022. En cinq ans, Emmanuel Macron a perdu 8 points sur la candidate d'extrême droite.
© SEBASTIEN BOZON / AFP

Au soir du 7 mai 2017, c’est un Emmanuel Macron fraîchement élu président de la République qui apparaît au pied de la pyramide du Louvre, acclamé par une foule en liesse. Arrivé en tête du second tour face à Marine Le Pen avec 66 % des suffrages, il conclut son discours en s’adressant directement aux électeurs du Front national : « Je ferai tout, durant les cinq années qui viennent, pour qu’ils n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes. » Pari raté : deux ans plus tard, la liste du Rassemblement national (RN) menée par Jordan Bardella obtient 23 % des suffrages aux européennes (contre 22 % pour la liste présidentielle conduite par Nathalie Loiseau). En mai 2022, l’écart entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron au soir du second tour se réduit significativement : le président sortant n’amasse que 58 % des voix, soit 8 points de moins qu’en 2017.

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À une semaine des européennes, Jordan Bardella est crédité entre 30 et 34 % des voix, selon les derniers sondages. Dans les urnes, la marée bleu marine ne cesse de grossir depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. Si la France n’a rien d’un cas isolé en Europe face à la montée de l’extrême droite, la responsabilité du chef de l’État dans la légitimation et la banalisation du RN n’en demeure pas moins majeure. Entre la droitisation, voire l’extrême-droitisation, du logiciel macroniste, l’autoritarisme du locataire de l’Élysée, ses dérives liberticides, son mépris pour la démocratie sociale et parlementaire, le pacte républicain qu’il avait promis a viré au fiasco.

Obsessions en partage

Le face-à-face permanent construit par la Macronie, qui consiste à considérer Marine Le Pen comme seule adversaire, a largement contribué à l’installer durablement dans le champ républicain. Et, par voie de conséquence, de la rapprocher de plus en plus des portes de l’Élysée. « Vous n’avez qu’un opposant sur le terrain : c’est le Front national. Il faut confirmer cette opposition, car ce sont les Français qui l’ont choisie », lance, selon Le Monde, Emmanuel Macron devant sa majorité en septembre 2022.

Je vois dans le macronisme la transition de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite.

F. Dosse

« C’est une stratégie politique complètement folle : il pense qu’après avoir karchérisé la gauche et la droite, il va pouvoir karchériser l’extrême droite en lui prenant son programme, s’insurge François Dosse, historien et ancien macroniste. J’ai naïvement pensé en 2017 que la carte Macron pouvait empêcher une dérive vers l’extrême droite dans ce pays. Je vois au contraire dans le macronisme la transition de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite. »

Richard Ramos, député Modem, fait une autre analyse : « Le président Macron n’a pas compris le peuple viscéral. Il n’a répondu qu’avec de la cérébralité, dont la forme s’est souvent traduite par de l’arrogance. Le vote RN est une réponse viscérale, pour aller chercher ce qui nous divise. » Emmanuel Macron n’aurait donc jamais perçu les colères du pays, laissant de l’espace au Rassemblement national pour capitaliser.

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Une vision contestée par Bertrand Mas-Fraissinet, membre de l’exécutif de Renaissance : « L’extrême droite serait au pouvoir si Macron ne s’était pas présenté. Ce qui a fait monter l’extrême droite, c’est l’incurie du PS et de la droite qui n’ont pas su gérer leur part interne de radicalité et qui, quand ils étaient au pouvoir, n’ont pas fait des réformes efficaces. » Amnésie ou déni ? À maintes reprises, le camp présidentiel a partagé les deux obsessions du RN – l’islam et l’immigration – sur la scène médiatique.

En 2019, Emmanuel Macron accorde un entretien à l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles pour parler islam et identité. En 2020, le chef de l’État appelle Éric ­Zemmour, qui vient de subir une agression diffusée sur les réseaux sociaux. Un coup de fil de 45 minutes, qui se conclura par une demande de « note » sur l’immigration. En mai 2023, Emmanuel Macron compare les violences au sein de la société à un « processus de décivilisation ». Le même mois, il recadre Élisabeth Borne, alors Première ministre, qui avait qualifié deux jours plus tôt le RN d’« héritier de Pétain ».

Les complaisances du chef de l’État vis-à-vis de l’extrême droite ont été appuyées par certains de ses lieutenants. En octobre 2020, Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’Éducation nationale, dénonce « les ravages de l’islamo-gauchisme à l’université ». Un concept employé au mépris de toute valeur scientifique. Qu’importe. Deux mois plus tard, Frédérique Vidal, ministre chargée de l’Enseignement supérieur, lui emboîte le pas, déclarant que l’islamo-gauchisme est « un phénomène qui gangrène la société dans son ensemble ».

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De son côté, Gérald Darmanin multiplie les dérives médiatiques : les militants des Soulèvements de la Terre sont qualifiés d’« écoterroristes », Karim Benzema est accusé d’accointances avec les Frères musulmans, la société française serait « ensauvagée » quand il s’exprime sur des faits divers. Le ministre de l’Intérieur va même jusqu’à remettre en cause le droit du sol à Mayotte, projet de loi qui sera présenté en conseil des ministres au mois de juillet. Dernier exemple en date, la députée Renaissance Maud Bregeon a déclaré, le 27 mai, sur CNews au sujet des obligations de quitter le territoire français, qu’« il y a aujourd’hui en France, pas tout le temps mais parfois, un lien entre insécurité et immigration. Il faut être aveugle pour affirmer le contraire ».

Les deux vice-présidences RN, c’est une faute monumentale.

C. Sitzenstuhl

À l’Assemblée nationale, c’est la même histoire. En 2017, Emmanuel Macron avait tout fait pour repousser les sujets identitaires de sa campagne. Mais en peu de temps il se laisse happer par les thèmes imposés par le RN. En automne 2019, il demande un débat parlementaire annuel sur le sujet de l’immigration – il n’aura finalement lieu qu’une seule fois. En 2020 et 2021, le gouvernement et ses troupes mettent toutes leurs forces pour cibler l’islam politique et défendent la loi contre le séparatisme, juste après une âpre loi sur la sécurité globale.

Tournant accélérateur

À l’Assemblée nationale, la diabolisation quasi systématique des gauches, et en particulier de La France insoumise, participe à la banalisation de l’extrême droite. Et le comportement des troupes macronistes a de quoi troubler. Juste après la vague de 89 députés du Rassemblement national faisant leur entrée dans l’Hémicycle en juin 2022, les élus, avec le soutien franc de la majorité présidentielle, accordent deux vice-présidences à Hélène Laporte et Sébastien Chenu, deux figures du RN. Le geste est fort puisque la majorité n’a pas soutenu des députés écologistes pour occuper ces responsabilités.

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« On a toujours été très clairs : on n’a jamais souhaité que le RN ait des postes à responsabilité à l’Assemblée nationale, on ne doit pas signer ni voter les propositions de loi et les amendements politiques. Oui, nous sommes obligés de travailler avec eux, il faut respecter les règles de l’Assemblée. Mais respecter, ce n’est pas cautionner », réagit alors la députée Renaissance Cécile Rilhac, membre de la petite formation En commun qui fait partie de l’aile gauche de la majorité. Pour Sébastien Fontenelle (chroniqueur à Politis), auteur de Macron et l’extrême droite. Du rempart au boulevard (Massot/Blast, 2023), « ce soutien marque un tournant accélérateur dans la propulsion par Emmanuel Macron de l’extrême droite ».

Symbole d’une droitisation accélérée : l’adoption de la loi immigration en janvier 2024, qui introduit, avant une censure du Conseil constitutionnel, l’idée d’une préférence nationale pour des prestations sociales. Le texte est adopté grâce aux voix du RN, qui revendique une « victoire idéologique », même si ce fait est nié par la majeure partie des troupes macronistes. « Sur l’immigration, Emmanuel Macron a renforcé l’hégémonie idéologique de l’extrême droite en France », résume François Dosse.

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Le 13 février, les députés débattent du projet de loi pour renforcer la lutte contre les dérives sectaires. Deux amendements du RN défendus par l’élu Thomas Ménagé sont mis au vote par la présidente de séance, l’insoumise Caroline Fiat. La secrétaire d’État chargée de la Citoyenneté et de la Ville, Sabrina Agresti-Roubache, donne un avis de sagesse, s’en remettant à la décision des parlementaires: « Il est tout à fait assumé. » « La ligne d’opposition ferme au RN est globalement partagée. Même si on peut toujours faire mieux dans le combat concret. Ce doit être un réflexe, une disposition d’esprit. Il ne peut pas y avoir d’avis de sagesse du gouvernement contre la position du groupe sur des amendements RN. Et les deux vice-présidences RN, c’est une faute monumentale », lâche le député Renaissance Charles Sitzenstuhl.

La stratégie délétère du duel

Entre-temps, le gouvernement nomme Catherine Vautrin au ministère du Travail et de la Santé et Rachida Dati à la Culture, assumant la fin du « en même temps » pour une ligne « et de droite et de droite ». « On s’interroge sur la ‘sarkozysation’ de ce gouvernement. Quelle trajectoire politique va-t-il prendre ? Il ne reflète plus l’esprit du dépassement de 2017 », s’inquiète une députée de l’aile gauche. Emmanuel Macron serait-il pris au piège de son propre déplacement politique vers la droite la plus dure ?

Depuis, Gabriel Attal a multiplié les annonces éducatives inspirées des antiennes réactionnaires – l’inscription dans les dossiers Parcoursup des comportements des élèves les plus perturbateurs, la promotion de l’uniforme – et a annoncé une réforme permettant la mise en place d’une forme de comparution immédiate des mineurs dès 16 ans.

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Pourtant au sein des rangs macronistes, on continue de penser que la ligne du chef de l’État et de ses gouvernements successifs est la plus efficace pour freiner la progression de l’extrême droite. « On n’a pas à rougir d’avoir porté des réformes. Quand on est dans l’action, on peut être fortement critiqué. Mais il ne faut pas oublier que le Président a été réélu contre toute attente », assure la députée Renaissance Olga Givernet. « Il ne faut pas chercher à courir après le RN pour essayer d’avoir ses électeurs. Il faut au contraire contester sa vision de la société et proposer un projet qui rassemble et qui fédère », contredit un élu de l’aile droite de la Macronie.

Il ne faut pas chercher à courir après le RN pour essayer d’avoir ses électeurs.

Dans les dernières semaines de la campagne européenne, voilà le camp macroniste qui rejoue le duel qu’il n’a cessé de construire avec l’extrême droite. Le 23 mai, en débattant face à Jordan Bardella, Gabriel Attal prend le risque, pour relancer la campagne de Valérie Hayer, de construire un tremplin pour Marine Le Pen. Ce débat, à la demande d’Emmanuel Macron, qui théorise depuis des années qu’il est le seul recours face aux « nationalistes et illibéraux » du continent, impose une bipolarisation du jeu politique. En clair, lui ou le chaos. Une stratégie délétère.

Pour Benoît Mournet, député et porte-parole du groupe Renaissance, « le Premier ministre a raison de descendre dans l’arène pour essayer d’aller au fond des sujets et de démontrer que le bilan de Bardella est inexistant. C’est en prouvant que nous sommes les plus compétents, avec un bilan cohérent avec nos discours qu’on va gagner ». Et si, au contraire, le camp d’Emmanuel Macron était en train de produire le résultat inverse – c’est-à-dire propulser l’extrême droite à l’Élysée ?

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Publié dans le dossier
Macron attise la flamme du RN
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