Des réseaux bien peu sociaux

L’une des promesses du web était de faire interagir des communautés du monde entier. Mais, à l’heure où l’on fait défiler des suites infinies de vidéos sur Instagram, Facebook ou TikTok, en quoi le temps passé en ligne a-t-il une fonction sociale ?

Benjamin Tainturier  • 18 décembre 2024 abonné·es
Des réseaux bien peu sociaux
© Wonderlane Vohu / Unsplash

Au début des années 1930, la ville autrichienne de Marienthal, dans la banlieue viennoise, est frappée par une grave crise causant un chômage endémique. Paul Lazarsfeld, Marie Jahoda et Hans Zeisel décrivent, dans une étude célèbre sur les chômeurs de Marienthal, l’état de déréliction dans lequel sont poussés ces ouvriers sans travail.

N’ayant plus rien à faire de leurs journées, ils perdent le goût des loisirs et du lien social – ils désertent les clubs de sport, s’absentent des réunions syndicales et ne lisent plus. Ou si peu : beaucoup délaissent l’Arbeiterzeitung, journal de débats et d’analyses, pour s’adonner à la lecture du Kleines Blatt, tissu de faits divers et d’articles à la petite semaine.

Quiconque aujourd’hui s’est déjà égaré le long d’un fil ininterrompu de stories Instagram ou de vidéos TikTok sait dans quel puits sans fond on se trouve alors précipité. Ces contenus, criards et parfois obscènes, composent un vrai musée du temps perdu. Ils ont bien plus à voir avec les bêtises du Kleines Blatt qu’avec l’Arbeiterzeitung. La consommation banalisée de tels contenus est-elle le symptôme d’une vie atone, comme celle des chômeurs de Marienthal, ou le temps passé sur les réseaux numériques est-il au contraire un véritable moment social ? 

Il y eut une période où les technologies numériques ­faisaient croire à l’avènement d’un « cerveau planétaire ». Fred Turner, dans Aux sources de l’utopie numérique, le rappelle. À la fin des années 1960, les hippies rêveurs de la contre-culture et les ingénieurs technophiles issus de la cyberculture célébraient ensemble les promesses des technologies numériques. Internet venait de naître et avec lui l’espoir que ce réseau des réseaux puisse un jour héberger toutes les idées, partout au monde, que les humains voudraient bien y consigner.

Le numérique deviendrait le support d’une couche pensante sur Terre – ce que le philosophe Pierre

Envie de terminer cet article ? Nous vous l’offrons !

Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter quotidienne :

Vous préférez nous soutenir directement ?
Déjà abonné ?
(mot de passe oublié ?)

Pour aller plus loin…

Henri Krasucki, la dignité par le combat
Témoignage • 25 septembre 2026 abonné·es

Henri Krasucki, la dignité par le combat

Dans un témoignage posthume sur sa jeunesse ouvrière, puis comme cadre des jeunes résistants FTP-MOI à Paris, jusqu’à sa déportation à Auschwitz, le syndicaliste révèle son humanisme et son respect pour le travail, l’engagement et la culture.
Par Olivier Doubre
Olivier Faure : « Je ne vois pas ce qui pourrait conduire vers une autre décision que la censure »
Entretien • 21 septembre 2026 libéré

Olivier Faure : « Je ne vois pas ce qui pourrait conduire vers une autre décision que la censure »

Alors que le gouvernement prépare un plan d’économies budgétaires inédit et que les divisions à gauche persistent, le candidat à la primaire sociale-démocrate défend une autre voie : justice sociale et fiscale renforcée, investissements écologiques ambitieux et rassemblement des gauches autour d’un projet commun. Il expose sa vision d’une «France vivante» et les contours de sa candidature.
Par Lucas Sarafian
« La technologie n’est pas intrinsèquement fasciste »
Entretien • 17 septembre 2026 abonné·es

« La technologie n’est pas intrinsèquement fasciste »

Dans La Sommation technologique, l’essayiste et sociologue Irénée Régnauld analyse le terreau « technofasciste » en France et invite la gauche à s’emparer du « paradoxe numérique ».
Par Thomas Lefèvre
Loi intégrale : « Sur certaines questions, nous ne pouvons pas faire de compromis »
Entretien • 15 septembre 2026 abonné·es

Loi intégrale : « Sur certaines questions, nous ne pouvons pas faire de compromis »

Lancées avant l’été, les mobilisations autour de la loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles ont repris partout en France. Emmanuelle, du collectif #NousToutes, et Suzy Rojtman, du Comité national pour les droits des femmes, participent à deux initiatives distinctes, qui mettent en exergue les dissensus au sein du mouvement féministe.
Par Salomé Dionisi