Une gauche minorée face à la poussée illibérale

Entre divisions stratégiques, héritage du social-libéralisme et tentations hégémoniques, la gauche se trouve confrontée à un défi historique : construire un projet de rupture capable de rassembler largement et de contenir le basculement vers une démocratie illibérale.

Roger Martelli  • 5 juin 2026
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Une gauche minorée face à la poussée illibérale
© Louise Moulin

La France n’est pas à droite, mais sa dynamique politique la pousse vers une droite de plus en plus à droite. Les valeurs qui sont le socle de la gauche n’ont pas disparu, mais le vote de gauche est au plus bas depuis 2017. Notre histoire a vu, à plusieurs reprises, s’installer des courants politiques « attrape-tout », attirant des groupes sociaux et des secteurs d’opinion très variés. Ce fut le cas des gaullistes en 1958 et du PS mitterrandien en 1981. Aujourd’hui, c’est le RN qui correspond le mieux à cette image. Nul à gauche ne joue dans cette catégorie.

La gauche n’est pas parvenue à incarner une alternative crédible, assez forte pour stimuler un sursaut.

L’extrême droite est en pole position, comme c’est le cas dans beaucoup de pays, en Europe et dans le monde. Cela n’a rien de fatal, mais, à ce jour, on n’a pas trouvé la parade pour contenir sa percée. La droite porte bien sûr une responsabilité écrasante dans le processus en cours ; pourtant, la gauche aurait bien tort de se contenter de la dénoncer. Elle n’est pas parvenue à incarner une alternative crédible, assez forte pour stimuler un sursaut, porté par un mouvement social en manque de repères plus que de raisons d’être en colère. En cela, la gauche a elle aussi sa part de responsabilité.

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À vrai dire, elle n’a pas tiré toutes les conséquences de ce qui est devenu un état de fait : la société est éclatée et le monde est incertain. Le peuple n’a plus de groupe central, la moyennisation s’est enlisée, l’utopie propulsive de la « Sociale » s’est érodée dans toutes les formes qui furent les siennes au XXe siècle. Le ruissellement de la richesse vers le bas ne s’est pas produit, la libre concurrence n’a joué qu’en faveur des nantis, la mondialisation heureuse n’a été qu’une illusion.

Si l’on veut rassembler, encore faut-il prendre la mesure de ce qui empêche le rassemblement.

La démocratie recule, alors qu’on la croyait triomphante au moment où l’URSS s’effondrait. Le rapport à la gauche et à la droite continue de canaliser les votes, mais les impasses de leurs gestions ont discrédité leurs tenants principaux. Que reste-t-il donc ? L’inquiétude, la peur, la tentation du repli, la colère qui se tourne en ressentiment. Les rêves d’une société pacifiée et juste peuvent être toujours là, mais on doute de leur possibilité, dans un monde dont la dangerosité nourrit le grand retour de la realpolitik et de la course à la puissance.

Agir contre un tout concret et complexe

Si l’on veut rassembler, encore faut-il prendre la mesure de ce qui empêche le rassemblement. Or, la tentation de la gauche est trop souvent de ne voir qu’un aspect de la réalité, ou bien celle qui nourrit l’espérance, ou bien celle qui alimente le pessimisme. En fait, cette réalité n’est pas univoque. On peut désirer ardemment que les choses changent et craindre le chaos qui peut en résulter, penser que l’on n’est pas assez associé aux décisions et redouter de s’engager dans les responsabilités, rêver de la liberté et avoir peur de s’y perdre, ne pas aimer l’injustice et estimer que rien n’est pire que le désordre.

Si la société est éclatée, il faut trouver ce qui réunit le plus largement possible. Inutile alors de se réfugier dans les formules faciles, le peuple contre les élites, les 99 % contre les 1 %, le bloc populaire contre le bloc bourgeois. Il n’est pas plus utile, au nom du réalisme, de se polariser sur les groupes supposés les plus accessibles, les jeunes précarisés et éduqués, les « racisés », les abstentionnistes (bien sûr plus à gauche qu’à droite) ou, au contraire, les couches moyennes, les salariés à statut et, plus généralement, les populations des centres métropolitains.

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Si l’on passe son temps à « cibler », on finit par laisser le plus grand nombre aux « attrape-tout ». Or, ceux-là se trouvent plutôt du côté où le vent souffle. Autant dire qu’on ne les trouve pas du bon côté… La gauche, par tradition, se veut volontiers critique et alternative face à l’ordre dominant. Mais celui-ci a des faces multiples. Le capitalisme n’est pas seulement le pouvoir de l’argent. Il est un pouvoir qui organise l’espace, qui pèse sur les institutions publiques, qui agit sur les corps et même sur les âmes. Il est indissociablement le mécanisme qui exploite, qui domine et qui aliène les individus et les groupes.

On ne change pas la société par l’empilement des réformes, mais en installant de grands récits.

Agir sur la société pour qu’elle change, c’est agir contre un tout concret et complexe et pas contre une logique abstraite ou un empilement de sphères que l’on défait, l’une après l’autre. Agir sur le tout ? On pense aux programmes. Or, si l’efficacité d’action inclut la définition de programmes, elle se limite d’autant moins à eux que, surtout après l’expérience du programme commun de 1972, l’histoire a montré que la qualité d’un programme ne suffisait pas à garantir son application. 

On ne change pas la société par l’empilement des réformes, mais en installant de grands récits qui racontent la racine des maux et qui suggère une méthode pour les dépasser, non dans le résultat d’une élection magique, mais dans la durée d’une stratégie globale de mobilisation populaire, formalisée et maîtrisée. Qu’a fait la gauche en ce sens ?

Elle a agi, dans une phase défavorable. Mais elle a passé et passe encore trop de temps à disputer, souvent au-delà du raisonnable, pour savoir s’il fallait cibler les métropoles ou les « périphéries », les banlieues ou les bourgs, s’il fallait du social ou du sociétal, de la radicalité ou du réalisme. Elle a suivi ses chemins familiers, oscillant entre le temps long de la guerre des gauches et celui, plus bref, de leur unité.

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Pendant quelques décennies, elle a vu le PCF amorcer son déclin, le socialisme prendre la main et le centre de gravité passer de la radicalité des années 1960-1970 à l’adaptation libérale et aux modèles du social-libéralisme européen. Après 2002, elle a vu le courant « antilibéral » relever la tête et prendre la relève d’un communisme politique essoufflé. Avec des hauts et des bas, cette période a débouché sur le résultat de 2017. Autour de la candidature de Jean-Luc Mélenchon, la gauche de gauche est devenue majoritaire au sein de la gauche, laminant à deux reprises les autres courants. Mais la gauche dans son ensemble a enregistré son score le plus bas depuis 1945.

Relancer l’élan démocratique

Le renversement de situation a eu un effet bénéfique évident : quand la gauche s’est rassemblée, en 2022 et 2024, elle l’a fait sur une base rompant avec la longue phase socialiste de 1982-2012. Mais l’avancée a été limitée, parce que La France insoumise n’a pas résisté à la tentation de l’hégémonie et parce que d’importantes fractions du socialisme n’ont eu de cesse de travailler à la grande revanche sur 2017 et 2022.

L’enjeu n’est donc plus seulement de peser dans le sens du social : il est de savoir si l’on va s’engager ou non dans une phase de non-démocratie.

On pourrait se dire qu’il suffit, une fois de plus, de trancher entre la droite et la gauche et, à gauche, de décider de qui donne le ton, l’esprit de rupture-dépassement de l’ordre existant ou l’adaptation à ses normes, pour les infléchir au mieux. Le problème est que l’enjeu n’est plus le même. Depuis 2017 s’impose un déséquilibre majeur entre une gauche drastiquement minorée et une droite radicalisée par la poussée de son extrême. L’enjeu n’est donc plus seulement de peser dans le sens du social : il est de savoir si l’on va s’engager ou non dans une phase de non-démocratie.

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Car ce qui se profile, avec la possible arrivée au pouvoir des héritiers des fascismes d’hier, n’est pas seulement une aggravation de l’existant, mais une cassure radicale avec plus de deux siècles d’histoire démocratique. Dès lors, on peut se demander s’il est pertinent de rejouer aujourd’hui le bras de fer entre des gauches présumées irréductibles.

L’enjeu est relativement simple à énoncer. Ira-t-on demain vers une majorité de droite ouvertement « illibérale » ? Créera-t-on au contraire la possibilité d’une majorité capable de relancer l’élan démocratique, en l’ouvrant vers ses moteurs nécessaires, économiques, sociaux, institutionnels, écologiques et civilisationnels ?

En 2022 et en 2024, la gauche tout entière s’est rassemblée autour d’un programme tournant le dos aux errements sociaux-libéraux. L’ossature de ce programme était à la fois suffisamment rigoureuse pour délégitimer ce qui a conduit la France dans l’impasse et suffisamment ouvert dans ses objectifs pour ne laisser personne sur le bord du chemin. Mais il a été bouclé à la hâte, sur la seule base d’un rapport des forces à gauche exagérément déséquilibré, par les vertus délétères d’un scrutin présidentiel.

Qu’elle gagne ou qu’elle perde, la gauche aura en effet besoin d’unité, plus encore qu’après 1981.

On peut certes se dire que l’atomisation du champ politique est telle que le ticket d’entrée pour le second tour ne nécessite pas d’union réalisée dès le premier dimanche de vote. On peut en conclure qu’une famille de gauche peut aisément y parvenir, sans en passer d’emblée par la case de l’unité. Mais s’il n’est pas arithmétiquement impossible, le pari est politiquement risqué et la division peut laisser des traces, dès le second tour et au-delà. Qu’elle gagne ou qu’elle perde, la gauche aura en effet besoin d’unité, plus encore qu’après 1981. On ne s’y prépare pas si l’on décrète dès aujourd’hui son impossibilité.

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On peut tourner et retourner le dilemme dans tous les sens, le plus raisonnable se réduit en une affirmation : l’urgence est celle d’une gauche rassemblée le plus largement possible, autour d’un projet le plus avancé possible, donnant crédibilité au projet d’une rupture avec les choix qui, depuis 1982, l’ont conduite au désastre.

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