RSA : Serge Paugam répond à Wauquiez

Après les déclarations de Laurent Wauquiez qui souhaite contraindre les bénéficiaires du RSA à cinq heures de « service social » par semaine, le sociologue Serge Paugam dénonce une « remise en cause du principe même du droit à l’allocation ». Entretien.

Erwan Manac'h  • 10 mai 2011
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RSA : Serge Paugam répond à Wauquiez
© Lire aussi sur Politis.fr Le RSA, ça ne marche pas ! L’État débiteur Photo : AFP / François Guillot, Capture d’écran serge-paugam.fr

Les « dérives de l’assistanat [sont] le cancer de la société française » . Laurent Wauquiez, ministre des affaires européennes, a choqué, dimanche, en justifiant sur RMC et BFM TV la proposition de loi qu’il devrait déposer « dans les 10 jours ».

Le texte viserait à instaurer cinq heures de « service social » obligatoires pour les allocataires du RSA socle (ancien RMI). Le chef du groupe « droite sociale » au sein de l’UMP a également souhaité que les allocations cumulées soient plafonnées à 75 % du Smic pour les bénéficiaires de minima sociaux, et que les étrangers travaillent au moins cinq ans en France avant de prétendre à la protection sociale, à commencer par le minimum vieillesse.

« On a un système social qui, par son côté un peu aveugle (…), n’encourage pas les gens à revenir au travail. Vous avez quelqu’un qui peut gagner jusqu’à 1 200, 1 300 euros par le biais du RSA et des différentes prestations » , ** a-t-il justifié.

Serge Paugam , chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et auteur de nombreux travaux sur la pauvreté, se dit indigné par cette « remise en cause du principe même des allocations ».

**Politis.fr : Les arguments de Mr Wauquiez vous semblent-ils fondés ?

Serge Paugam :** Non, nous sommes dans des calculs de coin de table.

Illustration - RSA : Serge Paugam répond à Wauquiez

C’est un raisonnement tout à fait théorique qui ne repose pas sur une évaluation sérieuse des situations. Ce qui est pernicieux, c’est qu’on laisse entendre que la situation d’abus est un cas général. C’est tout à fait le même procédé que lors de la campagne de 2007, où la droite criait qu’il y avait des « tricheurs » et des « assistés professionnels », qu’il fallait « faire la guerre à l’assistance ». C’est simplement démagogique, destiné à flatter une partie de l’électorat sur des conceptions populistes : le travail avant tout et le mérite… Ce qui est terrible, c’est qu’on avance, étape par étape, toujours plus loin dans la culpabilisation. Un seuil avait déjà été dépassé en 2007. On remet aujourd’hui en question le droit à l’allocation elle-même en la conditionnant à des heures de travail obligatoires – une mesure qui avait d’ailleurs été écartée en 1988 avec le vote de la loi sur le RMI. C’est extrêmement grave.

Laurent Wauquiez prend comme exemples la situation d’agriculteurs et d’artisans pour justifier sa proposition. Pourquoi réveiller cette « concurrence », voire cette animosité, entre ces travailleurs-là et les allocataires de minima sociaux ?

Ce discours s’adresse plutôt à une frange de l’électorat composée de travailleurs assez proches du seuil de pauvreté et qui se sent vraiment menacée par le risque de basculer dans une situation de grande précarité. La culpabilisation des allocataires du RSA permet à cette population de travailleurs pauvres de prendre de la distance avec des personnes qui sont en réalité très proches de leur condition. C’est bien cette frange-là des « petits », séduite par ailleurs par le vote Front National, qui est la cible des discours populistes.

Vous décrivez dans vos travaux un « cycle de culpabilisation » des allocataires des minima sociaux depuis la fin des années 1990, notamment avec la précarisation et l’individualisation des travailleurs…

À partir du moment où la précarité s’est répandue dans les franges du salariat, avec une difficulté à être protégé par son emploi et son salaire, l’idée a progressé qu’il y a des salariés nantis et d’autres qui sont exposés. Cela fragmente le salariat et affaiblit la conscience de classe. Il n’émerge pas l’idée d’une classe précaire, ouvrière ou employée, qui serait unie. La désillusion grandit avec une radicalisation politique qui entraîne une perte de confiance dans les partis ouvriers traditionnels.

Vous dites que la droite s’inscrit dans la lignée de son discours depuis une dizaine d’année… Est-ce que le RSA procédait déjà d’une culpabilisation des plus pauvres ?

Le problème du RSA, c’était le risque d’enfermer les salariés précaires dans un destin de travailleur pauvre assisté. On rendait possible la conciliation d’un revenu d’assistance et de quelques heures de travail précaire, peu valorisant, sur la base de cette idée, à laquelle les libéraux croient fermement, qu’il faut une incitation pour que les gens sortent de la pauvreté. Cela s’oppose à l’accompagnement social en profondeur vers de la formation et des emplois qualifiants.L’avantage du RMI était de proposer toute une palette de mesures d’insertion, permettant aux individus d’aller vers l’horizon d’un emploi stable. Avec le RSA, l’insertion est absorbée par le principe de l’incitation, qui pousse à accepter des emplois précaires. Aujourd’hui, on franchit une nouvelle étape en introduisant le principe de gratuité du travail, avec l’idée que ce serait une contrepartie aux allocations qui s’imposerait au nom de l’intérêt général et du bien-être des allocataires qu’il faudrait resocialiser. Si auparavant, on disait que l’injustice était la cause de la pauvreté…aujourd’hui, c’est devenu la paresse !

À tel point que certaines personnes ne viennent pas demander les minima sociaux auxquels elles peuvent prétendre ?

La honte ou la peur d’être stigmatisé, sont réelles. Surtout dans les communes rurales où tout se sait, où il faut aller faire la demande au secrétariat de la mairie. Cela devient d’autant plus stigmatisant qu’on laisse croire aujourd’hui qu’il s’agit d’un droit indu et qu’il existe des paresseux qui en bénéficient. Nous sommes entrés dans un régime de culpabilisation des pauvres.

Que penser alors de la mise en place d’une allocation universelle ?

C’est une idée qui n’arrive pas à s’imposer comme une solution idéale. Dès qu’on sort du principe général, on s’aperçoit que le montant de cette allocation serait de toute façon extrêmement bas. On ne résout pas les problèmes à partir de cette allocation, puisqu’il faudra de toute façon envisager des compléments pour les plus défavorisés. Cela me semble donc être une fausse bonne idée.


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Politique
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