Pesticides : la fabrique du doute au tribunal

Ce 1er septembre, les journalistes Patrick Cohen, Géraldine Woessner et Olivier Lesgourgues (Mac Lesggy) comparaissaient à Paris, accusés de diffamation par le biologiste Gilles-Éric Séralini, cible d’une campagne de décrédibilisation, qui s’est de nouveau illustrée au tribunal.

Rose-Amélie Bécel  • 6 septembre 2023
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Pesticides : la fabrique du doute au tribunal
De fausses bouteilles de désherbant Roundup, exhibées devant le tribunal administratif de Rennes, le 22 août 2019, lors d'une manifestation.
© Sebastien SALOM-GOMIS / AFP

« Oui, les OGM sont des poisons ! » Le titre, en une du Nouvel Observateur en septembre 2012, fait l’effet d’une bombe. Le professeur de biologie moléculaire Gilles-Éric Séralini révèle, dans le magazine et dans une revue scientifique de référence, les résultats d’une étude qu’il a menée pendant deux ans sur des rats. L’expérience montre la toxicité « même à faible dose » du Roundup, herbicide à base de glyphosate et pesticide le plus vendu au monde, et celle du maïs génétiquement modifié produit par le géant de l’agrochimie Monsanto.

Depuis, les travaux du professeur ont servi de base pour permettre l’indemnisation de milliers de victimes du glyphosate aux États-Unis. Pourtant, son étude de 2012 reste un emblème de controverse scientifique. Les avis divergent toujours sur le crédit à accorder à ses conclusions et la revue spécialisée qui avait publié son article s’est rétractée un an plus tard. Mais, surtout, l’histoire du biologiste illustre l’acharnement de l’industrie des pesticides à décrédibiliser les travaux qui ne servent pas leurs intérêts. En 2017, les Monsanto Papers ont révélé que le rédacteur en chef à l’origine de la dépublication de l’étude de Séralini était au même moment consultant pour Monsanto.

Science partielle

C’est un numéro d’Envoyé Spécial consacré au glyphosate, diffusé sur France 2 en janvier 2019 et dans lequel intervient le biologiste, qui a relancé « l’affaire Séralini ». Juste avant la parution de l’enquête, ses auteurs Élise Lucet et Tristan Waleckx sont invités sur le plateau de C à vous sur France 5. Patrick Cohen, chroniqueur de l’émission, les questionne alors sur la présence de Séralini dans l’enquête en estimant que son étude est « l’une des pires tromperies scientifiques de ces dix dernières années ». De leur côté, la journaliste au Point Géraldine Woessner et l’animateur scientifique de M6 Olivier Lesgourgues (Mac Lesggy) ont réagi sur les réseaux sociaux après la diffusion d’Envoyé Spécial. La journaliste a qualifié l’étude de « frauduleuse », tandis que l’animateur s’est insurgé que l’émission ait été « préparée avec le fraudeur Séralini ».

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Pour les trois prévenus et leurs avocats, l’emploi des termes accusés d’être diffamatoires se justifient notamment car l’EFSA – l’Autorité européenne de sécurité des aliments, qui évalue les substances actives contenues dans les pesticides en vue de leur autorisation par l’Union européenne – a rejeté les conclusions de l’étude de Séralini. Mais la vision de l’agence reste très partielle, comme l’explique François Veillerette, porte-parole de l’association Génération Futures : « Pour être considérées par l’EFSA, les études sur les produits doivent répondre à un protocole qui demande beaucoup de temps et d’argent. Ce système d’évaluation favorise les études produites par les industriels, au détriment de celles des universitaires qui ont moins de budget. »

Le système d’évaluation de l’EFSA favorise les études produites par les industriels.

François Veillerette, Génération Futures.

Ainsi, en juillet, l’EFSA a de nouveau rendu un avis favorable sur le glyphosate ouvrant la voie à une prolongation de son utilisation dans l’Union européenne. Pourtant, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) confirme depuis 2021 qu’il existe des liens entre l’exposition au glyphosate et le développement de certains cancers. Des conclusions partagées par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), qui considère depuis 2015 la substance comme « cancérogène probable ».

Déni à la barre

De quoi faire regretter à Patrick Cohen, Géraldine Woessner et Mac Lessgy leurs propos à l’encontre de Séralini ? Que nenni ! Au sujet de l’influence de la firme Monsanto dans l’entreprise de décrédibilisation du biologiste, prouvée par les révélations des Monsanto Papers, Mac Lesggy a d’ailleurs une réponse parfaite. « Les Monsanto Papers sont une construction d’avocats américains, ça a été prouvé », a-t-il expliqué aux juges, sans en dire davantage sur lesdites preuves.

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Au sujet de l’étude de l’OMS, qui confirme les conclusions de Gilles-Éric Séralini, là aussi le déni est de mise. Marcel Kuntz, biologiste et directeur de recherche au CNRS, invité à témoigner en faveur des trois prévenus, a même une théorie sur le sujet, brièvement évoquée lors de son passage à la barre et développée dans un texte publié par la Fondation pour l’innovation politique. L’instance aurait été « captée par l’influence d’activistes » anti-pesticides, pour rendre sa décision. Le scientifique n’ignore lui-même rien des jeux d’influence qui persistent au sujet du glyphosate. Son nom est cité dans les Monsanto Papers en tant que membre d’un groupe de discussion privé nommé AgBioChatter, où scientifiques et représentants de la firme ont notamment échangé pour organiser une riposte médiatique à l’étude de Séralini.

Cette campagne de décrédibilisation aura beaucoup coûté à Gilles-Éric Séralini, qui en est à sa huitième poursuite pour diffamation et a pour le moment remporté tous ses procès. Ce 1er septembre, le biologiste paraissait affaibli devant le tribunal, évoquant de nombreux problèmes de santé. La décision des juges sera connue le 17 octobre prochain.

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