« La culture reste un élément important dans la reproduction des inégalités sociales »
Face à l’échec de la démocratie culturelle, Victorien Bornéat propose de repenser une politique culturelle qui inclurait vraiment les classes populaires. La gauche, qui a délaissé cette question y compris pendant la campagne actuelle des municipales, aurait intérêt à l’entendre.
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L’Exclusion culturelle. Manifeste pour une riposte populaire / Victorien Bornéat / Éditions du Faubourg / 144 pages / 10 euros.
Victorien Bornéat publie L’Exclusion culturelle pour dire l’urgence d’inventer une nouvelle politique culturelle, différente de ce qui a été fait jusqu’ici. Alors que la culture, pourtant attaquée par la droite et l’extrême droite, n’est en rien un argument de campagne de la gauche lors de ces municipales, ce jeune conseiller culture en cabinet au sein d’une collectivité territoriale avance des propositions stimulantes mais à discuter. Ce que nous avons fait avec lui…
Comment expliquer la désertion de la gauche sur la question culturelle, notamment pendant la campagne électorale actuelle ?
Victorien Bornéat : Les politiques s’emparent d’abord des sujets considérés comme les préoccupations premières des Français, et la culture n’en fait pas partie. Ensuite, il y a peut-être le fait que notre politique d’équipement est bien avancée : il y a des théâtres, des scènes de musique actuelle, des conservatoires, des bibliothèques… Tout un maillage territorial assez dense édifié depuis près de soixante-dix ans. Dès lors, il est plus difficile, pour un responsable politique, de s’emparer de la culture en parlant d’autre chose que d’équipements à construire.
Supprimer les subventions est devenu un argument électoral.
Pour vous, il est au contraire urgent d’en parler…
Deux phénomènes m’ont poussé à écrire ce livre. D’une part, les attaques en direction de la culture – l’arme principale étant la suppression des subventions –, qui viennent essentiellement de la droite et de l’extrême droite. Le totem d’immunité que représentait l’exception culturelle est en train de s’effriter. Or, si ces élus suppriment des subventions, c’est parce que, d’une certaine manière, ils y sont autorisés par leur électorat. C’est même devenu un argument électoral.
D’autre part, il y a l’échec de la démocratisation culturelle, lancée dans les années 1950 avec Malraux. Certes, ces politiques ont à leur actif la décentralisation, la création des équipements, un budget public encore assez important… Mais la France s’était donné un objectif : transformer les pratiques culturelles en donnant accès à la culture, dans ses formes les plus légitimes, notamment aux classes populaires. Globalement, cet objectif-là a échoué. Le dire n’est ni une opinion ni une attaque, c’est un constat statistique.
Les classes populaires ne vont toujours pas spontanément au théâtre, au musée, aux concerts de musique classique, etc. La culture reste un élément important dans la reproduction des inégalités sociales. D’où le lien que je fais entre ce que j’appelle l’exclusion culturelle et son exploitation cynique et électoraliste par une partie du personnel politique. Oui, il y a urgence à s’emparer de nouveau de la politique culturelle en en changeant le logiciel.
Pourquoi la démocratie culturelle a-t-elle échoué ?
Tout d’abord, les frontières les plus solides ne sont pas exactement là où on pensait qu’elles se trouvaient. Par exemple, on a pensé qu’il y avait une frontière de distance par rapport aux lieux culturels ; d’où la décentralisation. Ensuite, on a pensé aux frontières économiques ; c’est pourquoi on a travaillé sur les prix. Puis on a pensé à la frontière que pouvaient représenter les bâtiments ; alors on a amélioré l’hospitalité des lieux existants. Mais on n’a pas abordé avec suffisamment de lucidité la question de la frontière symbolique que constituent les œuvres elles-mêmes par leur esthétique.
On n’a pas abordé avec suffisamment de lucidité la question de la frontière symbolique que constituent les œuvres elles-mêmes par leur esthétique.
Dans le livre, j’aborde cette question avant tout sous l’angle de la création contemporaine. Pierre Bourdieu avait déjà formulé cette analyse dans L’Amour de l’art. Il y explique que « chaque individu possède une capacité définie et limitée et d’appréhension de l’“information” proposée par l’œuvre […]. Lorsque le message excède les possibilités d’appréhension du spectateur, celui-ci n’en saisit pas l’“intention” et se désintéresse de ce qui lui apparaît comme bariolage sans rime ni raison ». Il faut tirer de ces réflexions des principes structurants pour les politiques publiques.
Plusieurs intellectuels réactivent actuellement cette question. Notamment Baptiste Morizot et Estelle Zhong Mengual dans Esthétique de la rencontre. L’énigme de l’art contemporain, qui s’interroge sur ce qu’ils appellent « les œuvres indisponibles ». Ou Marjorie Glas dans Quand l’art chasse le populaire. Socio-histoire du théâtre public en France depuis 1945, qui montre comment on est passé d’un théâtre populaire à un théâtre de spécialistes.
Pour réconcilier le public qui se détourne des œuvres, vous prônez le « Nouveau populaire ». De quoi s’agit-il ?
C’est l’idée de mener une politique culturelle du dépassement qui, d’une part, n’enferme pas les classes populaires dans la culture populaire, et, d’autre part, ne les somme pas d’adhérer à la culture légitime. Il s’agit d’ouvrir un nouvel espace artistique et culturel qui serait de toutes les cultures, de tous les répertoires, dans un rapport de réciprocité et d’hybridation, et qui serait à même de faire tomber les frontières symboliques que l’institution n’a pas réussi à abattre. C’est donc donner une réponse artistique et culturelle à la double crise des attaques contre la culture et de l’essoufflement de la démocratisation culturelle.
Je prends l’exemple d’Aya Nakamura lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques : elle chante ses propres tubes entremêlés avec ceux de Charles Aznavour, accompagnée d’un orchestre militaire. L’éloignement entre ces répertoires a été estompé au sein même du geste artistique, grâce à cette hybridation. Au lieu de penser en termes de distance par rapport à la culture légitime, le « Nouveau populaire » invite à penser en termes de territoires communs à créer.
La droite et l’extrême droite ont la volonté de rétrécir l’horizon culturel de la population.
Aujourd’hui, quelle est l’urgence politique ? La droite et l’extrême droite ont la volonté de rétrécir l’horizon culturel de la population. Pour le Rassemblement national, la culture se réduit au folklore et aux traditions locales. Au contraire, il faut réussir à ouvrir cet horizon, il faut arriver à créer un rapport positif et populaire à l’altérité culturelle. Cette idée m’est venue en observant les artistes, notamment ceux de la nouvelle génération, qui réinventent le populaire. Ou, à tout le moins, qui manifestent une volonté de se réarrimer à la population, ce qui se traduit de mille et une manières. Je donne plusieurs exemples dans le livre d’artistes qui sont dans cette dynamique.
Vous émettez des réserves à propos des œuvres qui relèvent de ce que vous appelez « l’esthétique pure ». Si on prend la littérature et le cinéma, la tendance majoritaire est, à l’inverse et pour aller vite, aux romans écrits comme des scénarios et aux films qui traitent de sujets de société…
Même si j’aborde un peu le cinéma et la littérature, l’essai s’intéresse principalement à ce qui relève du champ de la culture subventionnée. C’est-à-dire là où il y a peu d’effet de marché et, par conséquent, où la politique artistique de l’État a presque intégralement la main, comme dans le spectacle vivant. Ce qui est déterminant, c’est de limiter les affects négatifs vis-à-vis d’une œuvre paraissant inaccessible. Par exemple, au théâtre, raconter des histoires qu’on ne comprend pas forcément, où la trame narrative est floue ou discontinue, est valorisé. Il est admis que ne pas comprendre, ce n’est pas grave. Or cela peut nourrir un sentiment d’incompétence chez quelqu’un qui n’a pas appris, par rapport à une œuvre, à ne pas comprendre. Il ne faut sans doute pas tout mâcher, tout expliquer, mais il y a des barbelés esthétiques tacitement valorisés dans la politique artistique qu’il faut réussir à abaisser.
Il ne faut sans doute pas tout mâcher, tout expliquer, mais il y a des barbelés esthétiques tacitement valorisés dans la politique artistique qu’il faut réussir à abaisser.
N’y a-t-il pas là un danger d’orienter les esthétiques, de les uniformiser et finalement de commander aux artistes ce qu’ils doivent faire ?
Il n’est pas du tout question d’empiéter sur la liberté artistique – par ailleurs mise à mal non seulement par les baisses de subvention mais aussi par les actes ou tentatives de censure, les pressions sur les programmateurs, etc. –, ni de lancer des injonctions aux artistes. Tout peut exister et tout doit exister. Ce point est fondamental. Ce à quoi j’invite, c’est à questionner la hiérarchie des valeurs. À quels spectacles donne-t-on le plus de moyens et que met-on sur nos grandes scènes ? C’est pourquoi je propose d’intervenir sur les critères d’évaluation artistique.
La recherche formelle et esthétique pure est souvent valorisée au détriment d’une recherche formelle et esthétique qui serait de nature à inventer de nouveaux protocoles artistiques facilitant la rencontre avec la population. Penser que cette recherche ne peut être populaire est une erreur.
Un exemple : Les Tréteaux de France ont inventé un spectacle qui s’intitule KiLLT (acronyme pour « Qui lira le texte »). Les spectateurs accompagnés d’un comédien entrent dans une salle où de nombreux panneaux de texte sont accrochés aux murs. Le comédien va détacher un à un les textes du spectacle et ainsi faire avancer l’intrigue, mais c’est le public qui lit le texte. Voilà une rupture formelle très forte ! En même temps, il s’agit d’un spectacle tout public, avec une écriture d’auteurs contemporains et un travail de scénographie.
La fin d’une fanfare a autant de conséquences que la fermeture d’un bar-tabac.
On a trop tendance à penser que les formes populaires sont figées, que le théâtre populaire s’est arrêté au vaudeville. Ce créneau de recherche pourrait être l’objet d’une politique artistique. Il est urgent que nous consacrions des œuvres en mesure de faire avancer l’histoire et pas uniquement l’histoire de l’art.
Vous écrivez : « Il ne faudrait pas […] conclure que le rejet du public est le signe incontestable du génie artistique ». Il ne faut pas conclure le contraire non plus…
Tout à fait ! Sébastien Chenu, député RN, a déclaré : « Un bon film est un film qui fait beaucoup d’entrées. » Jamais de la vie ! Mais est-ce qu’un film qui fait des entrées relève d’une compromission artistique – idée dominante dans le monde de l’art et ancrée depuis longtemps ? Non plus. Ou en tout cas, pas forcément.
Vous défendez aussi la culture du quotidien…
Là encore, c’est une question de priorité et de hiérarchie. La politique culturelle doit se réinvestir dans la culture située dans les réseaux de sociabilité, cette culture du quotidien qui permet aux gens de se rencontrer, d’échanger, de délibérer. Je vais faire un parallèle avec la récente étude faisant le lien entre la disparition des bars-tabacs et la montée du RN. Il y est expliqué que le bar est parfois le seul lieu de sociabilité dans un village, le seul lieu de confrontation avec l’altérité. Or, juste à côté, on pourrait trouver un lieu culturel : une bibliothèque, un cours de musique… Aujourd’hui, il n’y a pas d’ambition nationale sur les pratiques artistiques amateurs, dont l’effondrement est pourtant attesté par les dernières études du ministère.
La fin d’une fanfare a autant de conséquences que la fermeture d’un bar-tabac. Dans l’économie symbolique du ministère de la Culture, ces pratiques ont peu de poids. Pourtant, elles ont un rôle social et politique majeur. Je serais injuste si je ne mentionnais pas le plan en faveur des fanfares lancé en 2021, mais son budget était bien trop insuffisant. J’aspire à une France qui retrouverait autant de bars-tabacs que de fanfares, de chorales, de petites compagnies de théâtre… Ce sont des politiques publiques relativement simples à mettre en œuvre et pas si onéreuses.
La culture doit-elle investir les campings, idée lancée par Rachida Dati ?
Si cela n’avait pas été qu’une opération de communication, c’eût été une très bonne idée. Pourquoi des spectacles n’y seraient-ils pas organisés par des artistes et des professionnels de la culture ? En outre, une bonne partie des campings en France sont des campings municipaux. Il ne serait donc pas question de privatisation de la culture.
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