Mélenchon s’explique dans « Society »

Dans une longue interview au magazine, le leader de La France insoumise revient sur sa stratégie et s’interroge sur la suite.

Pauline Graulle  • 8 juin 2017
Partager :
Mélenchon s’explique dans « Society »
© Photo : Georges ROBERT / Citizenside

Il y a toujours quelque chose d’un peu surréaliste à lire une dénonciation des classes moyennes embourgeoisées dans un magazine fait pour des « hipsters ». Quelque chose d’un peu étrange à constater que celui qui veut « détruire […] la classe médiatique » donne des interviews à un quinzomadaire qui vend ses pages de pub à LVMH et à Starbucks.

Mais voilà, Jean-Luc Mélenchon est comme ça. Il a donné une longue interview aux chanceux de Society. Dix pages – dont pas mal de photos – où il revient sur l’affaire Cazeneuve et son départ du PS, brocarde François Hollande (« le genre de gars qui devait arracher les ailes aux mouches quand il était gamin »), et explique sa stratégie de « débordement » des « médias mainstream » par les réseaux sociaux. Surtout, il y donne quelques éléments intéressants sur la stratégie qu’il mène avec La France insoumise, et qui intéresseront sans doute ceux qui, à gauche, sont mal à l’aise avec ses derniers agissements.

Qu’apprend-on ? D’abord Mélenchon confirme (nous le supputions ici) que son refus d’appeler à voter Macron contre la « folle » (Marine Le Pen) dans l’entre-deux-tours était avant tout destiné à garder dans son giron les « petites gens » : « La France insoumise est un lieu de convergence entre une gauche extrêmement radicale, celle des quartiers populaires, et des gens plus sensibles au profil humaniste du projet. […] Si j’appelle à voter Macron, tout vole en éclats », justifie-t-il. Le leader de La France insoumise estime également que la France a changé en quinze ans, et que le « front républicain » a été perverti par « les partis du système » qui en ont fait une « rente » électorale.

Populisme

Jean-Luc Mélenchon revient aussi sur sa trajectoire politique, et sa principale force : sa capacité à prendre des risques. Après l’échec du « bazar » du Front de gauche en 2012, il reconnaît avoir dû opérer « une révision radicale de [sa] vision du combat politique », à l’inverse, juge-t-il, du PCF « qui bloque tout [changement car il] ne veut pas faire un nouveau parti ». Sa rencontre avec l’Amérique du Sud est une source d’inspiration inépuisable. Celui qui pense que « nos sociétés latines sont un miroir des pays d’Amérique latine » veut sortir de « la gauche traditionnelle [qui] ne comprend les révolutions qu’à partir des usines et du programme socialiste ». « Pour moi, l’acteur de l’histoire, c’est le peuple. Pas seulement la classe ouvrière », dit-il, troquant ainsi le marxisme pour le populisme de Chantal Mouffe.

L’ancien candidat à la présidentielle veut faire émerger une nouvelle gauche, qui parte d’une « action de masse » empreinte de « dégagisme », et qui vise « l’auto-organisation ». D’où son parachutage à Marseille pour les législatives, explique-t-il : « Marseille est une des rares villes où il y a des formes d’auto-organisation populaire [parce que] l’État n’y est plus, la mairie n’y est pas […], on abandonne les gens ».

Sur les législatives, celui qui voulait imposer à Macron une « cohabitation » insoumise semble avoir revu ses ambitions à la baisse. À Society, il dit désormais ambitionner d’avoir un groupe à l’Assemblée nationale (soit 15 députés minimum) et annonce à demi-mot qu’il infléchira légèrement la stratégie de son mouvement pour la rendre plus rassembleuse : il évoque ainsi la constitution d’« un nouveau Front populaire » pour s’attaquer à la politique de Macron et avoue (à dessein ?) ses regrets que Benoît Hamon ou Marie-Noëlle Lienemann n’aient pas quitté le PS pour le rejoindre : « J’aurais tellement aimé qu’ils soient là. »

Comment s’écrira la suite ? Élu ou pas aux législatives, Mélenchon descendra dans la rue pour accompagner le mouvement social à venir. Un mouvement qu’il prédit proche, massif et révolutionnaire. « Vous ne pouvez pas savoir quelle sera la mèche… Mais elle brûle déjà », affirme-t-il. Quel sera alors le rôle de La France insoumise ? « Qu’est-ce qu’on fait avec ces 500 000 Insoumis ? […] À cette heure, je réfléchis encore. »

Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

« Le PS doit retrouver une colonne vertébrale pour peser à gauche »
Entretien 3 avril 2026 abonné·es

« Le PS doit retrouver une colonne vertébrale pour peser à gauche »

Poitiers, Vaulx-en-Velin, Bègles… Trois gauches, trois défaites. Dans ce dossier spécial, les candidats perdants analysent leur échec et en tirent les leçons. Ici, la socialiste et maire sortante Hélène Geoffroy critique la stratégie d’opposition de la France insoumise, et regrette que le PS n’ait « rien produit » dans l’opposition face à Emmanuel Macron.
Par Alix Garcia
« On a été pris au piège de tirs croisés entre Place publique, le PS et LFI »
Entretien 3 avril 2026 abonné·es

« On a été pris au piège de tirs croisés entre Place publique, le PS et LFI »

Poitiers, Vaulx-en-Velin, Bègles… Trois gauches, trois défaites. Dans ce dossier spécial, les candidats perdants analysent leur échec et en tirent les leçons. Ici, Léonore Moncond’Huy, maire écologiste élue en 2020, critique le climat de division à gauche.
Par Vanina Delmas et Lucas Sarafian
La gauche sur le divan : trois défaites, une impasse
Parti pris 3 avril 2026

La gauche sur le divan : trois défaites, une impasse

À un an de la présidentielle, la gauche donne le spectacle paradoxal d’un camp qui analyse ses défaites en ordre dispersé. Insoumis, écologistes, socialistes : chacun raconte son échec, pointe les fautes des autres, et défend sa ligne sans jamais vraiment trancher la question centrale : comment gagner ensemble ?
Par Pierre Jacquemain
« On passe plus de temps à taper sur le PS que sur la droite et l’extrême droite »
Entretien 2 avril 2026 abonné·es

« On passe plus de temps à taper sur le PS que sur la droite et l’extrême droite »

Poitiers, Vaulx-en-Velin, Bègles… Trois gauches, trois défaites. Dans ce dossier spécial, les candidats perdants analysent leur échec et en tirent les leçons. Ici, Loïc Prud’homme, député insoumis de Gironde et candidat à Bègles, prend ses distances avec son mouvement.
Par Lucas Sarafian