Emmanuel Macron : Le faussaire de l’écologie

Figure de l’indépendantisme corse, professeur de droit, de linguistique et de littérature corse, le leader de Corsica Libera, l’un des plus anciens partis nationalistes, a dirigé l’Assemblée de Corse de 2015 à la mi-2021. Après la rupture de son alliance avec la majorité autonomiste emmenée par Gilles Simeoni aux élections territoriales au printemps 2021, Jean-Guy Talamoni a repris ses enseignements à l’université de Corte. Sans abandonner le militantisme, ni sa fonction de conseiller territorial d’opposition à l’Assemblée de Corse. Car sa voix continue de compter dans le paysage politique corse, et surtout dans la famille nationaliste insulaire.

Vanina Delmas  • 30 mars 2022
Partager :
Emmanuel Macron : Le faussaire de l’écologie
Le président de l'Assemblée de Corse Jean-Guy Talamoni s'adresse aux médias après une rencontre avec le Premier ministre français à l'hôtel Matignon à Paris le 12 mars 2018. n
© CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Vêtu d’une tenue de ski bleu-blanc-rouge, Emmanuel Macron parade dans le massif du Mont-Blanc. Nous sommes le 13 février 2020. Sourire figé ou regard se voulant inquiet, il pose aux côtés de scientifiques pendant la visite du tunnel bleu creusé dans la roche de la mer de Glace, puis devant ce joyau naturel autrefois immaculé de neige l’hiver. Car le plus long glacier français peine à survivre au réchauffement des températures et perd inexorablement du terrain chaque année : il a reculé de deux kilomètres depuis 1850. « Le glacier rend visible l’invisible », souffle au président le glaciologue qui l’accompagne. « C’est impressionnant. On se rend compte comment les non-décisions ont fait en arriver là », répond le Président, attaquant l’air de rien les mandats de ses prédécesseurs. Cette séquence résume à elle seule le quinquennat d’Emmanuel Macron en matière d’écologie.

L’illusion écolo

L’histoire commençait pourtant bien. Dès l’été 2017, Emmanuel Macron s’installe en leader international sur la question climatique en clamant « Make our Planet great again » (Rendons sa grandeur à notre planète) aux scientifiques états-uniens désemparés face à un Donald Trump voulant quitter l’accord de Paris sur le climat. Il crée également le « One Planet Summit », nouveau rendez-vous annuel des chefs d’État et de gouvernement et des acteurs privés en mal de reconnaissance sur l’écologie, dont le premier est consacré à la finance verte. En 2018, le Programme des Nations unies pour l’environnement l’auréole du prix de Champion de la Terre.

Sur la scène nationale, le Président mise également sur l’illusion et les grandes annonces. L’écologie n’étant pas centrale dans son logiciel politique, il opte pour des tactiques classiques, en débauchant des écologistes comme Pascal Durand, Pascal Canfin ou Barbara Pompili. Des personnalités passées par Europe Écologie-Les Verts (EELV) pendant de longues années mais incarnant l’aile libérale du parti. La véritable prise de guerre d’Emmanuel Macron aura sans conteste été Nicolas Hulot comme ministre de la Transition écologique et solidaire.

« Hulot incarne une politique de casting, une écologie médiatique. Macron a fait de la politique à la papa, qui fonctionne auprès d’une population qui n’est certainement pas proche d’une écologie de gauche et populaire », analyse Vanessa Jérome, politiste spécialiste de l’écologie politique et du parti Les Verts. Mais Nicolas Hulot démissionne avec fracas quinze mois après sa nomination, après avoir avalé trop de couleuvres face aux lobbys, particulièrement celui des chasseurs, qui ont toujours l’oreille du Président.

Ce ne sont pas les citoyens qui bloquent la transition écologique.

Dans la première phase de son mandat, l’autre tactique d’Emmanuel Macron aura été de multiplier les espaces de concertation avec la société civile : états généraux de l’alimentation, assises nationales de la mobilité, débat public sur la programmation pluriannuelle de l’énergie… « Les discussions avec les ONG et les citoyens arrivaient à chaque fois à des conclusions qui n’allaient pas dans le sens des grandes entreprises. Les lobbys ont donc repris la main sur les projets de loi en exerçant un chantage à l’emploi. Sans surprise, les lois ont toujours été très décevantes », se remémore Anne Bringault, du Réseau action climat.

La claque citoyenne

En novembre 2018, l’annonce de l’augmentation de la taxe sur les carburants allume une étincelle que le chef de l’État sortant n’a pas vu venir. La séquence s’ouvre sur la révolte populaire des gilets jaunes, se poursuit avec l’émergence de la Convention citoyenne pour le climat (CCC) et se conclut avec une loi climat et résilience sans ambition. Le tout marque un tournant majeur dans le quinquennat.

Pour Anne Bringault, la Macronie est alors entrée « dans une phase de repli sur soi, de non-dialogue avec la société civile », tout en découvrant que les enjeux de justice sociale comptent pour les citoyens. « On les avait alertés sur le fait que cela engendrerait une opposition très forte s’il n’y avait pas de redistribution, notamment auprès des ménages les plus impactés. Bercy nous a répondu qu’ils équilibreraient en baissant les charges sur le travail », raconte-t-elle. Un signe de plus que l’entourage présidentiel n’a jamais compris les liens entre justice écologique et justice sociale.

Emmanuel Macron trouve l’astuce politique pour redorer et verdir son image : en appeler aux citoyens. D’abord avec le « grand débat national », dont l’un des thèmes était la transition écologique, puis avec les 150 membres de la CCC, chargés de trouver quelles mesures permettront d’« atteindre une baisse d’au moins 40 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 dans un esprit de justice sociale »_. Les propositions étant plus radicales que les prévisions gouvernementales, le Président est revenu sur sa promesse de transmettre _« sans filtre » les idées des 150, et la loi climat et résilience, gangrenée par les lobbys, a été un échec total. « Il a réussi à être disruptif en mettant sur pied cet ovni politique de la CCC, qui a créé un fil rouge pour parler d’écologie tout en montrant une forme d’attachement à l’intelligence collective. Cela aurait pu lui être extrêmement utile pour engager des transformations majeures dans la société, mais cela a échoué et creusé davantage le fossé entre les citoyens et le Président », commente Cyrille Cormier, ingénieur spécialiste des politiques énergétiques et climatiques. La morale de cette histoire : ce ne sont pas les citoyens qui bloquent la transition écologique.

Écologie déconnectée

La façon de gérer les enjeux écologiques confirme la manière de gouverner d’Emmanuel Macron, seul ou accompagné de quelques conseillers et cabinets, distillant les déclarations d’intention suivies de salves de mépris et de contre-vérités. « Les élites, incarnées par Emmanuel Macron lui-même, ont une inculture de la profondeur historique des questions écologiques, de leurs luttes dans l’histoire politique française. Par conséquent, ils ne peuvent déployer que cette forme d’écologie mainstream qui s’en remet au marché, aux acteurs néolibéraux, et ne peuvent qu’aboutir à un statu quo, voire à des reculs. En gros : 0 % de réflexion écologiste, 100 % business », analyse Vanessa Jérome.

Ainsi, la France est restée une machine à subventions très productive pour les énergies fossiles, mais se révèle la plus mauvaise élève de l’Union européenne sur le déploiement des renouvelables. Dans son rapport 2021, le Haut Conseil pour le climat – créé par Emmanuel Macron lui-même ! – a fustigé la politique climatique de la France : _« En raison du retard accumulé, le rythme actuel de réduction annuelle des gaz à effet de serre devra pratiquement doubler » pour atteindre les objectifs fixés. Dans un autre registre, Emmanuel Macron avait promis en 2017 l’interdiction du glyphosate dans un délai de trois ans… qui n’a jamais eu lieu. Le Président a mis ce rétropédalage sur le dos des hésitations des autres pays européens.

Comme ses prédécesseurs, il mise sur la croissance verte.

Macron a aussi misé sur les symboles avec l’abandon des projets de Notre-Dame-des-Landes et d’EuropaCity, mais sans enclencher de réformes structurelles des transports ou de sauvegarde des terres agricoles. « Ce quinquennat a développé une vision de l’écologie qui s’appuie sur l’incitation des citoyens plutôt que sur l’interdiction et la réglementation, décrypte Anne Bringault. Mettre des étiquettes avec l’empreinte carbone du produit permet au gouvernement et aux entreprises de se dédouaner, d’affirmer que c’est le consommateur qui est responsable de ses achats. Mais sans aucune mention des injonctions contradictoires subies par les citoyens. » Efficace pour faire passer le message que chacun doit faire sa part… et d’abord les individus.

Une façon de penser mise à mal par le recours déposé par les quatre ONG de l’Affaire du siècle (1) en 2019. Deux ans plus tard, le tribunal administratif de Paris estimait l’État coupable de « carences fautives » pour n’avoir pas tenu ses engagements climatiques et lui ordonnait de « prendre toutes les mesures utiles de nature à réparer le préjudice écologique » avant le 31 décembre 2022.

Un Président comme les autres

Celui qui se targuait d’être disruptif lors de sa campagne de 2017 n’a pas cassé les codes dans sa politique écologique, misant davantage sur les paroles que sur les actes. Comme Jacques Chirac, François Hollande et Nicolas Sarkozy avant lui, le candidat-président a vécu son moment de « grâce environnementale » sur la scène internationale et a orchestré ce que Cyrille Cormier nomme « l’épiphanie climatique » (2). Cette opération de communication pour montrer que le Président a enfin compris l’urgence écologique a eu lieu la veille de l’ouverture du G7 à Biarritz en 2019 : « Le mouvement de la jeunesse m’a fait réfléchir. J’avais des convictions, j’ai changé d’ailleurs très profondément ces derniers mois », a-t-il faussement confié au média Konbini.

De fait, dans la lignée de François Hollande, les gouvernements successifs d’Emmanuel Macron ont poursuivi et intensifié la criminalisation des militants écologistes sous forme de répression légale (procès des décrocheurs de portraits ou des militants anti-avions), ou de façon moins assumée avec la mise en place de la cellule Demeter, visant les associations accusées d’« atteintes au monde agricole ». Comme ses prédécesseurs, Macron a joué la montre, fait adopter in fine des lois toujours en deçà des enjeux climatiques et misé énormément sur les solutions technologiques et la croissance verte. Le mimétisme présidentiel est tel qu’il arbore désormais une attitude d’écolosceptique digne de « L’environnement, ça commence à bien faire ! » postillonné par Nicolas Sarkozy en 2011.

Cyrille Cormier est quant à lui catégorique : « C’est un nouveau quinquennat raté sur le climat ! » Et la dernière phase monopolisée par la guerre en Ukraine est l’ultime révélateur que Macron et ses prédécesseurs ont échoué à agir sur les transformations urgentes fondées sur la sobriété énergétique. Ce conflit « révèle à la fois qu’une situation de ce type en Europe n’est pas impossible, et le cul-de-sac dans lequel le quinquennat Macron nous a emmenés ou maintenus. Rien n’a été fait ni pour accélérer l’efficacité énergétique des bâtiments, ni pour réduire la dépendance énergétique de la France à la Russie ». Quelques semaines avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’essentiel des prises de position du président français sur l’énergie ont visé à forcer l’inclusion du nucléaire et du gaz dans la taxonomie verte de l’Union européenne, puis à annoncer un programme pro-nucléaire pour l’Hexagone avec la construction d’au moins six nouveaux EPR. « Ces derniers mois prouvent que Macron n’a rien compris aux enjeux globaux, et que tout ce qu’il a fait pendant cinq ans relève d’erreurs stratégiques qui vont contribuer au dérèglement climatique, mais aussi alimenter des vulnérabilités économiques et sociales en France », conclut l’ingénieur.

(1) Notre affaire à tous, Oxfam, Greenpeace, la Fondation pour la nature et l’homme.

(2) Climat : la démission permanente, Cyrille Cormier, Utopia, 2020.

Politique
Temps de lecture : 10 minutes
Soutenez Politis, faites un don !

Envie de soutenir le journal autrement qu’en vous abonnant ? Faites un don et déduisez-le de vos impôts ! Même quelques euros font la différence. Chaque soutien à la presse indépendante a du sens.

Faire Un Don