Les cris du Caire

La révolution en Égypte filmée sur le vif :
un film-chronique
de Stefano Savona.

Jean-Claude Renard  • 19 janvier 2012 abonné·es

Le Caire, 30 janvier 2011. Sixième jour de la révolution, entamée le 25 du mois par une journée de manifestations, baptisée « journée de la rage » . Des milliers de personnes ont convergé vers la place Tahrir. Le gouvernement interdit les rassemblements, l’armée quadrille la place. Les communications internationales et l’accès Internet sont coupés. Il n’empêche. Tahrir est devenue l’épicentre de la contestation, occupée jour et nuit, habillée de drapeaux dressés, de revendications écrites sur des bouts de tissu, dénonçant la corruption, les faibles salaires, les profits du régime, son mépris pour le peuple.

On déchausse les rues pour s’armer de pierres et de briques, on élève des espaces d’infirmerie, on traque les snipers à la solde de Moubarak, logés sur les toits des bâtiments alentour. Le soir, la place s’embrase un peu plus, les manifestants s’installent autour de feux de camp, échangent leurs histoires personnelles. Des gens de tous les milieux, de tous les âges.
Plongée dans le désordre de cette révolution en marche, la caméra de Stefano Savona saisit les tensions, les cris, les chants. Elle suit quelques-uns des révolutionnaires, s’accroche au flot de paroles depuis longtemps réprimées, libérées au fil des heures.

Un film sonore, voilà ce qu’est d’abord Tahrir, place de la libération . Porté par ses scansions, ses psalmodies, les percussions d’instruments de musique, véritables accessoires de la révolution, comme les haut-parleurs, ­passant de main en main. C’est aussi un film de langage. De slogans. « Voilà les Égyptiens ! Bienvenue les hommes libres ! »  ; « Le peuple mourra debout » . Qui disent l’explosion d’ « un peuple à qui on a tout interdit » .
Pour Stefano Savona, « le film est vraiment né sur place » . De fait, rien n’est écrit à l’avance ni recommandé. C’est la révolution qui dirige la caméra, dicte ses temps de pause, ses emballements, ses doutes. Reste au ­réalisateur à choisir ses protagonistes, à additionner ses gros plans entrecoupés de rares plans larges, à construire son montage – nerveux, au ­diapason des événements. Sans ajouter le moindre commentaire, la moindre légende, hormis son jour d’arrivée et celui de la démission de Moubarak, le 11 février.
Quand une « nouvelle ère commence » , selon les termes d’un manifestant.

Culture
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