Haut-Karabakh, une honte internationale

Le régime dictatorial de Bakou a planifié la dissolution finale de la petite enclave arménophone. Les puissances régionales, occidentales et onusienne ont laissé faire.

Patrick Piro  • 3 octobre 2023
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Haut-Karabakh, une honte internationale
Des réfugiés arméniens du Haut-Karabakh, dans la ville de Goris le 1er octobre 2023, avant d'être évacués dans différentes villes arméniennes.
© Diego Herrera Carcedo / AFP.

Haut-Karabakh, requiem pour un peuple et pour la dignité internationale. Tout accuse de cynisme non seulement le régime dictatorial de Bakou, qui a planifié la dissolution finale de cette petite enclave arménophone, mais aussi les puissances régionales, occidentales et onusienne qui ont laissé faire. Pour s’émouvoir, il n’est nul besoin de discourir sur la légitimité pluriséculaire de centaines de milliers d’arménophones à vivre ensemble sur ce haut plateau d’Asie centrale, que Staline, dans son machiavélique découpage territorial des républiques socialistes soviétiques (RSS), avait choisi d’isoler au sein de l’actuel Azerbaïdjan. Il s’agissait d’entretenir, en arbitre, des poches de tensions intercommunautaires aux marges de l’empire afin d’affaiblir toutes velléités d’indépendance et anti-russes.

Nul besoin non plus de revenir sur la guerre éclair de l’automne 2020 qui a vu l’armée d’Aliev à deux doigts d’atteindre son objectif « de chasser comme des chiens » les habitant·es du Haut-Karabakh (Artsakh en arménien), déjà réduits à 150 000 avant un premier exode qui en a envoyé 30 000 dans l’Arménie voisine. La communauté internationale n’avait alors émis que de formelles protestations, trop heureuse que Poutine, en stratège stalinien, arrête in extremis le bras du dictateur azerbaïdjanais en envoyant 2 000 soldats pour garantir un semblant de statu quo territorial – un Haut-Karabakh réduit des deux tiers et surtout désormais privé de la seule route qui le reliait à la nation mère arménienne.

Sur le même sujet : « Que manque-t-il pour voir qu’un nettoyage ethnique de l’Artsakh est en cours ? »

Un corps expéditionnaire parfaitement spectateur : Moscou, pourtant historiquement soucieux de la fragilité de la petite Arménie, coincée entre la Turquie et l’Azerbaïdjan turcophone, n’a jamais pris les moyens de gendarmer Aliev quand il a entrepris en toute impunité, il y a dix mois, d’étrangler méthodiquement la petite population karabakhiote par un blocus économique, alimentaire et sanitaire, en dépit des termes de l’accord de cessez-le-feu de l’automne 2020. La guerre avec l’Ukraine a bon dos : Poutine n’a jamais pu accepter que le démocrate Pachinian accède au pouvoir à Erevan.

Vu d’Ankara, dont Aliev est l’obligé, il a « fait le job » : Erdogan marque encore des points dans la région.

L’Occident, prompt à montrer son cœur qui saigne pour l’Arménie, poche chrétienne noyée en territoire islamique, s’en est tenu à ses discours de réprobation. La guerre en Ukraine a bon dos : plusieurs capitales européennes, dont Berlin et Paris, ont montré un soudain regain d’intérêt pour le gaz azerbaïdjanais. Et voilà qu’aujourd’hui l’ONU se pique de débarquer dans ce qu’il reste du Haut-Karabakh afin d’évaluer les besoins humanitaires des 15 % de la population du territoire qui n’a pas encore fui vers l’Arménie. C’est la première mission de l’organisation dans ces parages depuis trois décennies et quatre guerres arméno-azerbaïdjanaises, toutes motivées par le devenir du Haut-Karabakh à la suite de la transformation des anciennes RSS en États indépendants.

Sur le même sujet : Arménie : L’adieu au Haut-Karabakh

Le dictateur de Bakou, qui savait la solidité de son trône conditionnée à l’accomplissement de la promesse faite à ses administré·es de filer à son heure une raclée au voisin arménien honni, peut même se pavaner au-delà des frontières de l’Azerbaïdjan. Vu d’Ankara, dont il est l’obligé, il a « fait le job » : Erdogan marque encore des points dans la région, et nombre d’Arménien·nes vont se convaincre, un peu plus encore, que l’épuration ethnique du Haut-Karabakh prouve que l’étau turcophone n’aura de cesse qu’avec l’achèvement du génocide de 1915. La rhétorique d’Aliev a même contaminé les pages de journaux très sérieux, en Occident, où les combattant·es et les autorités karabakhiotes sont désormais qualifiés de « séparatistes ». Comme si l’on avait dit de même des velléités de l’Alsace et de la Lorraine de se libérer de l’annexion allemande après 1871.

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