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Par Denis Sieffert - 20 septembre 2012

À propos d’antiaméricanisme

Ne l’oublions pas : cette histoire de vidéo islamophobe qui provoque des émeutes dans la plupart des pays musulmans a deux extrémités, qui sont aussi deux extrémismes. Si l’on s’en tient au récit qui domine dans nos médias, ce serait un peu « l’effet papillon ». Cette théorie météorologique selon laquelle un battement d’aile de cet aimable lépidoptère pourrait entraîner une tornade à l’autre bout de la planète. Un petit voyou minable, propriétaire d’une station-service dans la banlieue de Los Angeles, auteur d’un film moins qu’artisanal, aurait engendré la violence à des milliers de kilomètres de chez lui. Il conviendrait pourtant de s’interroger plus sérieusement sur ce Nakoula Besseley Nakoula, copte d’origine égyptienne, repris de justice, plusieurs fois condamné pour diverses escroqueries. Le papillon de la fable.

On aimerait que les projecteurs se tournent un peu plus vers cet Anders Breivik oriental, et ceux qui ont inspiré son entreprise. Où l’on retrouve déjà quelques figures connues de l’extrême droite chrétienne évangélique qui pataugent dans le marigot idéologique des Tea Party et de Paul Ryan, le colistier de Mitt Romney. Car il ne suffit pas qu’un incendiaire craque une allumette pour que le paysage s’embrase. Il faut aussi que le terrain soit favorable. Et cette vérité vaut aux deux extrémités du « village global ». Côté américain, la montée en puissance de courants xénophobes et racistes légitimés par le Parti républicain. Côté arabo-musulman, l’influence grandissante de certains mouvements salafistes, sur fond d’instabilité politique et de grande pauvreté. À chacun sa part de folie, et sa part de haine. Mais le moment choisi laisse supposer que notre « pompiste californien » a été inspiré par plus stratège que lui. Gardons-nous toutefois d’exagérer l’ampleur de l’événement. Les manifestations de ces derniers jours sont restées minoritaires. Sans doute faut-il d’ailleurs faire un sort particulier à ce qui s’est passé en Libye. L’assaut donné au consulat américain de Benghazi, qui a entraîné la mort de l’ambassadeur, ressemble davantage à une opération de commando, agissant avec des armes lourdes, qu’à une manifestation spontanée, même manipulée. Ailleurs, on peut facilement imaginer que l’indignation provoquée par le « blasphème » a surtout cristallisé toutes les frustrations sociales et culturelles, en particulier de jeunes gens dont la situation ne cesse de s’aggraver. On doit également s’interroger sur le rôle des pouvoirs en place, notamment en Tunisie. Faiblesse, démagogie, complaisance, complicité : quel est le mot juste ? On ne sait trop où arrêter le curseur sur cette échelle de l’irresponsabilité. Mais une autre interrogation revient de façon lancinante dans nos gazettes : l’antiaméricanisme. Parlons-en. Il y a certes entre les pays arabes et les États-Unis des incompréhensions culturelles – qui ne font sûrement pas un « choc des civilisations ». Les manifestants à Tunis, au Caire ou à Sanaa agissent comme si ce Nakoula Besseley Nakoula était le porte-drapeau des États-Unis, voire l’homme lige de Barack Obama.

Vu de pays qui sortent à peine de plusieurs décennies de dictature, rien ne peut se concevoir sans l’aval du pouvoir. Pas facile de comprendre le premier amendement de la Constitution américaine qui, deux siècles avant notre « Mai-68 », a « interdit d’interdire ». Proprement impensable, ce texte de 1791 qui pose pour principe que le Congrès ne pourra jamais voter aucune loi « qui restreigne la liberté d’expression » ! C’était au temps de l’Amérique nation révolutionnaire. Mais l’antiaméricanisme dans le monde arabo-musulman a d’autres causes, qui, elles, ne relèvent nullement du quiproquo. En vingt ans, combien de milliers de tonnes de bombes l’hyperpuissance a-t-elle déversés sur l’Irak et sur l’Afghanistan ? Combien de dictatures a-t-elle soutenues, et combien en soutient-elle encore ? Sans parler des guerres israéliennes, financées, appuyées, armées par Washington.

L’antiaméricanisme peut nous paraître détestable. Et il l’est, quoi qu’il en soit. Mais il ne sera pas surmonté par des leçons de morale. À cet égard, le mandat de Barack Obama est une immense déception. Son discours du Caire, en juin 2009, avait fait naître tant d’espoirs ! Or, ce président américain a agi avec un conformisme désespérant. Sans doute en traînant des pieds, et probablement contre ses convictions, il a fini par tout accepter d’Israël. Même la poursuite de la colonisation des territoires palestiniens. Sur un plan diplomatique, il s’est opposé à la reconnaissance par les Nations unies d’un État souverain. Et il n’est pas sûr qu’il puisse empêcher Israël de se lancer dans une nouvelle aventure désastreuse contre l’Iran (lire à ce sujet l’intéressant article de Bernard Ravenel, page 12). On ne dira jamais assez les répercussions de l’injustice historique faite aux Palestiniens dans la conscience des peuples arabes et des musulmans. Il n’y aurait pas meilleure façon de combattre l’antiaméricanisme que d’imposer au Proche-Orient une solution conforme au droit et à la justice. En attendant, les drapeaux américains continueront de brûler chaque fois qu’un provocateur, seul ou manipulé, décidera de semer la haine et la confusion.

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