Nous voici donc dans la dernière ligne droite de la première étape (car on ne perd pas de vue qu’il en est une seconde, et que c’est celle-ci qui nous dotera d’un nouveau monarque, et pas celle-là, qui n’a pour fonction que d’éclaircir les rangs des prétendants et de désigner les deux finalistes ; ce qui revêt une certaine importance, puisque la suite en découle, et donc le résultat final) : pour vous, à quatre jours du jour J et à sept pour moi, qui tâcheronne au clavier le lundi. Et si près de l’échéance, c’est toujours le brouillard.
Remarquez, en 2002, on voyait si clair depuis si longtemps, enseignés que nous étions par tous les auspices concordants, les haruspices les plus formels, qu’on s’est tous plantés en beauté ! Alors autant rester circonspects en fouaillant ces entrailles de poulets modernes que sont les instituts de sondages. Nous savons d’expérience que les surprises sont toujours possibles et qu’elles sont rarement bonnes. Quatre concurrents peuvent encore prétendre à jouer la finale, dont deux sont donnés nettement détachés : mais compte tenu du nombre important d’électeurs encore indécis, des marges d’erreur ordinaires (et reconnues, autour de 4 %), des possibles fantaisies volontaires dans les réponses des sondés, de la qualité variable, voire douteuse, des recettes secrètes auxquelles se livrent les professionnels pour nous concocter leurs tambouilles respectives, bien imprudent qui entendrait donner avant la course le quarté dans l’ordre et les pourcentages respectifs à l’arrivée. Du reste, personne ne prend le risque.
Sur l’un ou l’autre critère, parfois les deux ensemble, les instituts se sont pratiquement toujours fourrés le sondage dans le panel, autant en être conscient.
Vote utile...
Ce qui veut dire que chacun des quatre concurrents pour le titre est fondé à poursuivre sans mollir une campagne offensive, à mobiliser ses partisans et à ne pas laisser s’accréditer l’idée que c’est « dans la poche ». C’est en ce sens que l’accent mis jusqu’au bout par le PS sur le « vote utile » n’est pas purement rhétorique, et que les inquiétudes qu’exprime en boucle son Premier secrétaire ne sont pas feintes : Ségolène Royal a résisté à tous les coups bas (notamment venus de son camp) et taillé sa route avec un panache que même ses adversaires sont obligés de lui reconnaître. Elle n’est pas assurée pour autant d’être en position de disputer le deuxième tour, même si les derniers sondages la donnent en hausse par rapport à Bayrou : en lui appliquant le correctif de quatre points en négatif et le même à Bayrou, mais en positif, les deux candidats sont à égalité. On assiste donc bien entre ces deux-là à une véritable primaire dans la primaire, dont le résultat n’est pas acquis d’avance. Et l’on comprend que les partisans de la Pimprenelle apprécient peu les prédictions, encore plus hypothétiques, qui désignent le Béarnais comme le seul capable de battre Sarkozy au second tour : car si on leur donne foi, la notion de « vote utile » se renverse, en faveur du candidat centriste ; et ceux pour qui l’essentiel est de barrer la route au petit Bonaparte peuvent choisir le bulletin Bayrou, considéré comme le plus efficace. Dédouanés par Rocard, Kouchner, Allègre, les Gracques et autre Spartacus, bien des électeurs socialistes parmi les moins fermes idéologiquement peuvent assumer ce choix en toute bonne conscience.
C’est en ce sens qu’on peut considérer l’appel à l’union PS-UDF, à ce moment et dans ce contexte, comme un coup bas [1]
Mais, me direz-vous, pourquoi appliquer vos 4 % à la baisse pour Ségolène, à la hausse pour Bayrou ? Pourquoi pas l’inverse ?Objection recevable ! Donc Royal : + 4, Bayrou : - 4, OK. Et cette fois c’est la socialiste qui rejoint Sarko en tête, ou même qui le surclasse (si on retire à celui-ci aussi pourquoi pas ? les 4 points fatidiques ...) ; et, en revanche, c’est Bayrou qui est menacé de perdre sa place de troisième au profit de Le Pen (et surtout si l’on ajoute 4 au score annoncé de ce dernier). Amusez-vous à prendre les derniers chiffres publiés et à jouer avec cette variable 4, en plus et en moins, et constatez vous-même que tout est possible. Sauf peut-être un deuxième tour Sarkozy-Le Pen ... Et encore !
... Et vote de conviction
Nous voyons donc que le « vote utile », qui s’appuie sur des considérations tactiques, est une notion aléatoire et assez facilement réversible. Voire contre-productive. Ce pourquoi je vous suggère le vote de conviction.
Ce candidat est celui qui exprime au plus près ce que je crois ? Je vote pour lui, même si je sais qu’il n’a aucune chance de figurer au second tour. C’est ainsi que je fais progresser les idées auxquelles je tiens, que j’apporte ma pierre à la construction d’une Cité moins ignoble [2] que celle où nous sommes contraints de vivre, que je donne une visibilité plus grande à un autre monde possible. N’est-ce pas, à l’écart des calculs plus ou moins subtils, se conduire de la façon la plus démocratique ? Si vous pensez, comme Ariane Mnouchkine dans un appel vibrant, que « cette femme porte les couleurs de la France, celle que j’aime, celle de la citoyenneté vigilante, de la compassion pour les faibles, de la sévérité pour les puissants, de son amour intelligent de la jeunesse, de son hospitalité respectueuse et exigeante » [3], votez sans hésiter pour Ségolène Royal ; si vous pensez, avec Bové, qu’il faut un « vote insurrectionnel », c’est-à-dire l’expression la plus massive possible d’un rejet du système et d’une classe politique aveugle et sourde qui, dans sa pratique des vaines alternances, ne fait rien pour en changer, alors osez Bové [4] !
Et pas de souci, tous ensemble, au second tour, on s’occupe de Sarkozy !
Lectures
Mention lapidaire de trois bouquins récents, dans l’espace qui me reste :
Dictionnaire de l’extrême gauche, de Serge Causseron et aussi ceux de la gauche, la droite et l’extrême droite chez Larousse : bien fait et utile (280 p. environ et 18 euros).
Les Politiques mises au Net, d’Estelle et Jean Véronis et Nicolas Voisin ou comment internet intervient dans la campagne (à travers l’aventure du PoliTIC’show) : des passionnés qui savent faire partager leur passion (Max Milo, 220 p., 16 euros).
L’Autre Campagne, 80 propositions à débattre d’urgence, un livre collectif coordonné par Georges Debrégeas et Thomas Lacoste : du sérieux, du lourd, et cette conviction à faire partager que, « pour changer le monde, il nous faudra être plus que de simples électeurs » (La Découverte, 290 p., 14 euros). Un site web, au même nom.
Voili-voilou. Votez bien. On se retrouve dans huit jours. On y verra plus clair !



