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Présumés coupables

jeudi 20 novembre 2008, par Ingrid Merckx


Actes de terrorisme ou dégradations en réunion ? La prudence est de mise dans l’affaire des sabotages de la SNCF. Mais, dans le climat sécuritaire, les motifs d’inculpation et l’emballement médiatico-politique interrogent.

« Cellule invisible », « actes de terrorisme », « ultra-gauche », « mouvance anarcho-autonome », « lutte armée », « actions violentes »… Le lexique utilisé dans le traitement de l’affaire des sabotages de caténaires de la SNCF a de forts relents des années de plomb. « Délits terroristes » ou « malveillance » ? Le 15 novembre, neuf membres d’un même groupe ont été mis en examen pour des faits qui auraient été commis dans la nuit du 7 au 8 novembre sur des caténaires de l’Oise, de la Seine-et-Marne et de l’Yonne, et le 26 octobre en Moselle. Cinq d’entre eux représentant le « noyau dur », et qui auraient été aperçus près de voies ferrées, ont été placés en détention provisoire, dont le « chef présumé », Julien Coupat, qui risque vingt ans de prison. Motif des inculpations : « association de malfaiteurs » et « dégradations en réunion », le tout « en relation avec une entreprise terroriste ». De ­fortes présomptions pèsent sur ces ­jeunes âgés de 22 à 34 ans. Mais l’accusation de « terrorisme » dans le climat sécuritaire ambiant et le contexte de difficultés qui frappent la SNCF (privatisation larvée, service minimum, négociations sur le fret…) interroge. Pour le procureur de Paris, aucun doute : ce groupe « s’apparente réellement à une entreprise terroriste » dont le but est « d’atteindre l’appareil d’État par la violence ». « Il n’y a aucune proportionnalité entre des faits reprochés qui ne sont en rien établis et une procédure terroriste », objecte Irène Terrel, avocate de Julien Coupat, évoquant des « jeunes en recherche d’une vie alternative » et rappelant qu’on leur reproche des « dégradations de voies ferrées » et non des « actes destinés à inspirer la terreur ». Elle dénonce une « pression médiatico-politique terrible » et les « proportions démesurées » prises par une affaire qu’elle juge « montée de toutes pièces, préparée dans sa mise en scène ».

Si l’on pense à des scénarios de films comme Mesrine et la Bande à Baader, récemment sortis sur grand écran, les jeunes déférés présentent le « profil idéal ». Presque trop. Le groupe se serait baptisé lui-même « cellule invisible ». Julien Coupat, ancien doctorant en sociologie, issu d’une famille bourgeoise, serait l’auteur masqué d’un livre sur l’insurrection publié à La Fabrique, où il serait écrit : « Retenons du sabotage le principe suivant : un minimum de temps, un maximum de risques et de dommages. […] Comment rendre inutilisable une ligne de TGV ? » Contre une société « grotesque », le livre inviterait à se constituer en « une multiplicité de communes qui se substitueraient aux institutions de la société » et vivraient des aides sociales par « naturelle disposition à la fraude ». On aurait retrouvé chez certains membres du groupe habitant en communauté dans une ferme en Corrèze – « lieu d’endoctrinement » pour le procureur – du matériel de sabotage et des cocktails Molotov. Les forces de l’ordre auraient été renseignées par un ancien compagnon de route et se seraient appuyées sur des ­comptes rendus de filature et des objets perquisitionnés, tels : pince à forge, coupe-boulon, cartes du réseau ferré… Problème : pas de traces ADN, pas d’empreintes digitales, pas de pistes téléphoniques. De leur côté, la Sous-Direction antiterroriste et la Direction centrale du renseignement intérieur, qui « suivaient » le groupe, auraient reçu instructions de « trouver des terroristes français ». La ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, a affirmé que les membres du groupe mis en examen appartenaient « à l’ultra-­gauche, mouvance anarcho-autonome » qui rassemblerait près de 300 membres en France. Elle a évoqué « une montée d’une radicalisation de l’ultra-gauche avec des actions violentes » et ajouté, à propos des films comme Mesrine et la Bande à Baader, qu’elle redoutait « l’effet que cela peut avoir sur un certain nombre d’esprits fragiles ». Enfin, d’après le procureur, le groupe déféré aurait participé à des manifestations violentes et serait en contact avec des groupes similaires en Allemagne, en Grèce, en Italie et aux États-Unis. Me Dominique Valles, avocate de deux des interpellés, trouve « choquant de stigmatiser à ce point à partir de données floues », et dénonce « ce qui peut apparaître comme une volonté de criminaliser ce qui correspond à l’expression d’opinions politiques ». Même écho de la part de Me Steeve Montagne, avocat d’une interpellée, qui évoque une « instrumentalisation par le pouvoir de l’appareil judiciaire aux fins de restreindre la liberté d’opinion ». L’instruction est en cours.

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