De l’archipel-monde aux frontières intérieures

Les États qui, comme la France, disposent de territoires ultramarins sont confrontés à de nouvelles contradictions, entre gestion de la puissance ainsi conférée et incapacité à répondre aux aspirations des populations de ces terres lointaines.

Enfant des années 1990, j’ai grandi dans l’idée que les frontières seraient vouées à disparaître, comme un instrument géopolitique qui aurait fait son temps et devait être effacé de l’histoire. Or, c’est tout le contraire qui se produit, et on l’observe chaque année un peu davantage : la frontière reste cette construction sociopolitique susceptible de se matérialiser de manière violente à la faveur d’un fait politique majeur dans une nation en voie de renfermement, en raison d’une volonté de lutte contre des migrations ou contre des trafics plus ou moins avérés et préjudiciables pour la société, ou encore de ressurgir de manière soudaine à la faveur une actualité ou d’une urgence sanitaire, économique alors même qu’on la croyait souple, fluide ou purement et simplement disparue. Ce dernier cas, chacun a pu le mesurer lors de la crise sanitaire de 2020-2022 où le covid-19 a fait réapparaître des frontières et des restrictions de circulation à des échelles nationales, régionales et départementales qu’on pensait d’un autre âge, en Europe.

Aussi, la frontière peut être projetée dans de nouvelles géographies à l’occasion d’explorations, de conquêtes, de colonisations et de viabilisation de terres, de mers ou pourquoi pas même d’espace orbitaux et exoatmosphériques. On parlera alors de « front pionnier ». En prolongement, comme l’a proposé Yvette Vaguet en 2021 pour le cas de l’Arctique, on peut également parler d’« archipel pionnier » lorsque la progression ne s’effectue pas de manière uniforme, sur la base de quelques solides points d’ancrage ; une approche théorique applicable également à l’Antarctique comme à la Lune, en attendant d’autres hypothétiques conquêtes extra-planétaires. Autrefois consubstantielles des dynamiques de colonisation et d’expansion impériales, ces logiques de fronts ou d’archipels pionniers sont aujourd’hui exacerbées par le réchauffement planétaire qui, plus rapidement que l’humain ne s’y attendait, induit des phénomènes de redéfinition de frontières économiques, sociétales et politiques à mesure des bouleversements du climat engendrés par l’humain lui-même.

Cette double logique de barriérisation – cartographiée et contextualisée avec maestria, en France, par Delphine Papin, Bruno Tertrais et Xemartin Laborde (1) ainsi que par Hugo Billard et Frédéric Encel (2) en 2021 – et de « re-frontiérisation » climatique – adaptée du concept de « rebordering » de Peter Andreas et Thomas Biersteker – pose la question de l’impermanence et de la plasticité des frontières dans un espace européen en pleine redéfinition géopolitique ; un débat dont l’envergure géopolitique emporte une dimension planétaire.

Où est la frontière en mer ?

En somme, la frontière est un littoral, une interface, une zone de contact entre deux réalités, deux systèmes de besoins, deux visions du monde. Mais comment la considérer lorsque, dans le contexte d’un État côtier, îlien, ou archipélagique, la frontière se confond avec le littoral ? Pour tous les États signataires de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982 (dite UNCLOS ou « Convention de Montego Bay »), l’acception de la notion de frontière dans le champ politique peut varier d’un État à l’autre.

La France a inscrit dans son narratif de puissance l’ensemble de son espace maritime.

Dans les États modernes, pour autant que ce corpus juridique définisse la frontière, le politique peut être tenté de maximiser son narratif de puissance en mettant en avant non pas juste la mer territoriale (12 milles nautiques à partir de la côte) ni même la zone contiguë (24 milles nautiques), mais jusqu’à la zone économique exclusive (ZEE, jusqu’à 200 milles nautiques), voire jusqu’à la limite du plateau continental étendu (PCE, jusqu’à 350 milles nautiques). C’est ce que nous faisons en France depuis le Grenelle de la mer en 2009, où la France a inscrit dans son narratif de puissance l’ensemble de son espace maritime, jusqu’aux PCE : 11,6 millions de km2, soit plus de 20 fois son territoire terrestre, dont 97 % est situé hors de France hexagonale, à partir des Outre-mer.

Toutefois, l’idée de placer la frontière très au large pose question en pratique. En droit, la souveraineté stricte de l’État ne s’étend que jusqu’à la mer territoriale, qui devrait constituer la frontière. Ou, a maxima, on devrait se limiter à la zone contiguë, où l’État côtier a pouvoir de douane, de police et fait respecter sa loi nationale en matière de fiscalité, d’immigration, de lutte contre les trafics illégaux, en matière de santé et de protection de l’environnement. Toutefois, à mesure que les activités économiques sur mer augmentent et à mesure que les États incluent le domaine maritime dans leur narratif de puissance, le politique tend à fixer la frontière symbolique au PCE même si, de 24 à 350 milles nautiques, l’État se contente de gérer l’exploitation des ressources vivantes dans l’eau et sous l’eau (ZEE) et l’exploitation des ressources du fond marin ainsi que sous l’eau dans le PCE. Toute autre utilisation, notamment de surface ou aérienne, est permise. Ainsi, si la frontière maritime est précise en droit international, elle reste diffuse dans son exercice sur le terrain et particulièrement difficile à « barriériser » au-delà de la zone contiguë – et même au sein de la zone contiguë dès lors que l’État côtier sous-investit dans sa Marine ou ses garde-côtes.

Oui, on peut dire que les juridictions nationales en mer peuvent aller jusqu’à 350 milles nautiques. Mais la frontière, concrètement, est-elle vraiment si loin ? Dans des espaces où des îles et des pays se côtoient à moins de 20 kilomètres de distance, comme dans les petites Antilles, cette approche est nulle, non-avenue et la frontière négociée… et appliquée au mieux en fonction des moyens que l’État central est prêt à mettre sur la table pour faire respecter des frontières à des milliers de kilomètres de son territoire principal.

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